—Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,
Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul!

En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de jeu.

Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs, malgré l'appel provocant du banquier.

Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres.

Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté, possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en ce sens:

—Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de la Californienne arriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre; l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus vite dans notre patrie.

Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:

—Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis terrestre!

Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter:

«Mettez la soupe au feu, maman;
Voilà l'géant! voilà l'géant!»