Elle se tut quelques secondes, puis reprit doucement :
— Dites-moi comment M. Noris a été amené à faire de vous sa fiancée ?
Assise aux pieds de lady Evans, Lilian se prit à raconter. Sa tante l’écoutait, la tête un peu penchée en avant, le visage plus pâle encore que de coutume. Et quand la jeune fille se tut :
— Je crois, en effet, que M. Noris vous aime, mon enfant ; et j’espère que vous serez sa femme, oui, je l’espère, dit-elle, baisant le front de Lilian.
On eût dit qu’elle gardait cependant un doute secret sur la réalisation de l’espoir que formulaient ses lèvres. Mais elle ne prononça plus un mot qui pût troubler l’enfant.
V
Aucune inquiétude sérieuse n’avait agité le cœur de Lilian pendant sa conversation avec lady Evans. Et pourtant, dans l’après-midi du même jour, quand elle fut seule, quand elle eut laissé partir, pour Montreux, lady Evans, attendue par une amie souffrante, une sorte d’angoisse, tout irraisonnée, l’envahit peu à peu au souvenir de l’étrange attitude de sa tante… Si Robert eût été là auprès d’elle, cette impression se fût vite évanouie sans doute ; elle eût, de nouveau, éprouvé la confiance que rien ne pouvait plus maintenant la séparer de lui, ni Isabelle ni personne au monde.
Mais il était parti au moment même où il venait de lui donner une joie qu’elle n’eût pas osé rêver, et qui la laissait étourdie comme d’un songe délicieux qu’elle avait la crainte instinctive de voir se dissiper.
Elle n’avait pas voulu accompagner lady Evans à Montreux, justement parce qu’elle redoutait tout ce qui pourrait la distraire de ce bonheur infini dont elle avait l’âme remplie. Mais maintenant, assise songeuse dans sa chambre, incapable, ce jour-là, d’une occupation suivie, elle regrettait presque d’être restée seule, obsédée par le souvenir du regard dont sa tante l’avait enveloppée en l’embrassant, une demi-heure plus tôt, au moment de sortir, un regard triste, tendre, tourmenté, qui, brusquement, avait réveillé dans son esprit tous les détails de sa conversation du matin avec lady Evans.
Si elle était ainsi troublée de ce regard, c’est qu’elle ne l’apercevait point pour la première fois dans les yeux de sa tante. En certaines circonstances déjà, l’année précédente, quand il avait été question d’un mariage pour elle, Lilian l’avait déjà surpris plein d’une sorte de pitié émue ; et, obscure, fugitive, elle avait eu l’intuition vague qu’on lui cachait quelque chose la concernant, un secret pénible, semblait-il. Lequel ?