— Y aurait-il vraiment une raison qui pût m’empêcher de l’épouser, lui ? songea-t-elle soudain avec une précision qui la fit tressaillir toute. Est-ce donc là ce que pensait tante Katie en m’écoutant ce matin ?…

Puis elle se prit à sourire de cette crainte absurde, et ses yeux tombèrent sur un petit portrait de sa mère qui ne quittait jamais la place d’honneur dans sa chambre. Quelle expression mélancolique avait ce beau visage dont elle eût pu dessiner de mémoire chacun des traits tant elle l’avait de fois contemplé !… Quels chagrins avaient donc accablé cette jeune femme pour donner à sa bouche ce quelque chose d’infiniment triste, pour voiler de la sorte le regard de ses yeux bleu sombre, pareils à ceux de Lilian, pour l’emporter enfin de la vie, toute brisée, alors que, jeune fille, elle avait été si joyeuse ?… Cela, Lilian le savait bien ; sa vieille Bessy lui avait souvent parlé de sa mère…

Maintenant, avec une perspicacité anxieuse, elle s’efforçait de se souvenir des plus petits détails du passé, de nouveau envahie par l’idée poignante que lady Evans avait peut-être un motif grave de croire difficile son mariage avec Robert. Et cette pensée lui était si douloureuse qu’elle se remit à chercher dans sa mémoire les plus lointains incidents de sa vie comme pour se prouver à elle-même, par l’évidence des faits, qu’elle n’avait rien à redouter.

Alors, peu à peu, elle se rappela mille choses oubliées, des images qui sommeillaient dans son souvenir depuis des années ; surtout, en cette minute, une vision surgissait : sa mère, très pâle, étendue sur un divan les paupières closes, des larmes sur les joues amaigries et répétant des mots qui s’étaient gravés inoubliables dans sa mémoire d’enfant : « Il m’a fait trop souffrir, je suis trop faible, je ne puis plus supporter cela… »

Il ? Quel était celui que la jeune femme désignait ainsi ?… Lilian eut un léger frémissement. S’agissait-il donc de son père ?… De lui, elle n’entendait jamais prononcer le nom… Depuis sa petite enfance, elle était habituée à prier chaque jour pour lui ; mais elle ne savait rien de ce qu’il avait été et, instinctivement, elle n’adressait jamais une question sur son compte. Elle avait peu à peu compris qu’il n’avait point rendu sa mère heureuse, que même la vie commune leur avait été impossible… Était-ce donc lui qui, aujourd’hui, allait venir briser le bonheur de l’enfant, après avoir jadis détruit celui de la mère ?

Quelle folie ! Pourquoi supposait-elle de semblables choses ? Une soif pourtant lui venait d’être rassurée entièrement, d’entendre quelqu’un lui dire que son inquiétude était pur enfantillage… Mais à qui s’adresser, qui interroger pour recevoir l’assurance qu’elle souhaitait si ardemment ?… Questionner lady Evans, il n’y fallait pas songer ; elle ne permettrait pas qu’on lui parlât jamais du passé qui semblait lui avoir laissé de très douloureux souvenirs. Le nom de Bessy traversa l’esprit de Lilian ; ce n’était pas une servante pour elle que cette vieille femme dévouée qui l’avait vue tout enfant, qui avait tant aimé sa mère, ne la quittant point jusqu’à la dernière heure… Vivement, elle se leva pour l’appeler ; puis un battement de cœur la prit, le même qu’elle eût éprouvé à remuer des choses sacrées dont l’attouchement pouvait être mortel… Elle regarda la pendule et se dit :

— Quand cinq heures sonneront, je ferai venir Bessy.

Et elle resta debout, immobile devant la fenêtre, les yeux fixés sur la brume bleuâtre qui limitait l’horizon ; sa pensée s’en allait par delà ce voile vaporeux, vers Genève, où il était, où il pensait à elle ! Qu’eût-il dit de la savoir ainsi anxieuse et agitée ?

Le tintement clair de la pendule résonnant dans la chambre la fit tressaillir. Mais elle n’hésita plus, et appela, entr’ouvrant la porte :

— Bessy, Bessy !