Oh oui ! elle comprenait, la pauvre enfant, pourquoi, le matin même, lady Evans était devenue pensive en apprenant la demande de Robert Noris… Et un besoin fou l’envahissait de se débattre, de se révolter contre le malheur qui la saisissait à l’heure où elle était le plus heureuse, de se répéter à elle-même jusqu’au moment où elle en serait convaincue, qu’elle avait fait un rêve affreux ou que Bessy s’était trompée.

Pourtant elle gardait un calme effrayant, droite devant la vieille Bessy qui la considérait d’un air de détresse, et elle dit seulement d’une voix plaintive :

— Laissez-moi maintenant…

— O lady Lilian, pourquoi ai-je parlé ?… Pourquoi m’avez-vous interrogée ainsi tout à coup ?…

— Un jour ou l’autre, j’aurais toujours su, Bessy, répéta-t-elle encore. Laissez-moi… Je veux être seule !

Et son accent était tout ensemble si absolu et si douloureux que, lentement, la pauvre femme sortit sans oser ajouter un mot.

Lilian l’avait regardée partir, rassemblant toute sa force pour ne point trahir la souffrance qui l’écrasait. Mais, quand elle fut seule, elle tomba épuisée sur un fauteuil, cacha son visage dans ses mains et un gémissement sourd lui échappa.

— Mon Dieu, mon Dieu, c’est trop cruel ! Être séparée de lui !

Ainsi il ne l’avait pas trompée, cet obscur pressentiment qui l’avait poussée à questionner Bessy… Maintenant que l’entière clarté s’était faite, elle se rappelait mille incidents, des mots qui, jadis, étaient tombés, dépourvus de sens, dans son oreille et dont, à cette heure, elle ne saisissait que trop la signification… Chaque minute qui s’écoulait apportait à son souvenir une nouvelle preuve de la véracité de Bessy. Vainement, désormais, elle eût voulu douter… Ah ! pourquoi, pourquoi avait-elle entendu l’affreuse révélation qui la séparait irrévocablement de Robert Noris !… Sans hésitation, sans pitié pour elle-même, elle jugeait qu’elle ne pouvait plus se considérer comme sa fiancée. Il avait voulu faire sa femme de la nièce de lady Evans, de la descendante d’une vieille famille honorée et respectée ; mais non de la fille d’un homme publiquement flétri… Toute union entre eux était devenue impossible, impossible, impossible !…

Un frisson l’ébranla tout entière à la seule idée qu’il pourrait apprendre la vérité… Oh ! cela, elle n’aurait pas la force de le supporter ; de voir rejaillir sur elle quelque chose du mépris qu’il éprouverait pour… son père… N’était-il pas aussi fier qu’elle-même, — qu’elle avait été du moins ! — Elle se souvenait bien, tout à coup, en quels termes elle l’avait entendu un jour parler d’un homme qui avait lâchement failli… A tout prix, il fallait qu’il continuât d’ignorer le cruel secret… La première, elle devait amener entre eux une rupture désormais inévitable… Mieux valait n’importe quelle souffrance plutôt que celle de le voir se détourner d’elle. Partir, il fallait partir avant qu’il revînt ; car s’il l’interrogeait, elle serait incapable de se dérober à la double question de ses lèvres et de son regard !… Mais quelle raison, quel prétexte donner pour qu’il ne songeât point à la suivre ?…