Dans son esprit surexcité, rempli de fièvre, les idées tourbillonnaient ; une seule demeurait claire, obsédante et très nette : empêcher Robert d’apprendre la vérité… Tout à coup, un moyen sûr lui apparut de l’éloigner d’elle ; et incapable de raisonner, emportée par l’élan d’un irrésistible désespoir, elle écrivit :

« Vous souvenez-vous qu’une fois, — nous étions dans la montagne, — vous m’avez reproché d’être trop fière ? Vous aviez raison, je le savais ; je le sais plus encore aujourd’hui. Ce matin, je vous ai cru quand vous m’avez dit que vous ne vous intéressiez plus à moi seulement par curiosité… Maintenant je n’ai plus foi et je sens que ma confiance est bien morte. Désormais, quand je vous verrais auprès de moi, je ne pourrais m’empêcher de penser que vous m’observez afin de prendre des notes pour vos romans… Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre… Mieux vaut nous séparer dès maintenant. Une grave et subite raison nous oblige à partir avant votre retour. Il est bien qu’il en soit ainsi… Adieu, pardonnez-moi et oubliez-moi… Je vous jure que j’agis en ce moment comme je crois devoir le faire. »

— Est-ce que je vais signer le mensonge que je viens d’écrire ? pensa-t-elle avec une sorte d’horreur.

Pourtant elle se pencha encore vers la table et traça le nom que, le matin même, il lui donnait : Lilian. Puis elle mit l’adresse. La même crainte affolante l’emportait qu’il en arrivât à la mépriser, s’il savait… Et cette impression était si forte que, fiévreusement, elle sortit de sa chambre pour jeter la lettre dans la boîte de l’hôtel, afin que la distance fût tout de suite établie entre eux. Mais, quand elle revint, cette énergie factice l’avait abandonnée. Anéantie, sans force, elle se jeta sur son lit…

Au dehors, elle apercevait le paysage lumineux qu’elle avait tant aimé à contempler, le ciel empourpré vers le couchant, puis nuancé de tons exquis très doux, gris de perle, mauves, vert pâle ; au loin, elle distinguait les crêtes neigeuses, à cette heure teintées de rose ; et, plus près, les massifs fleuris du parc, la terrasse où, le matin même, il lui avait dit qu’il l’aimait. Rien n’avait changé autour d’elle ; rien ne portait la trace du déchirement qui venait de s’accomplir dans sa jeune vie. Alors elle ferma les yeux pour ne plus voir, meurtrie plus encore par cette sereine indifférence des choses…

Dans l’hôtel, à chaque instant, des pas retentissaient. Le moment du dîner approchait, les femmes regagnaient leurs appartements. Qu’auraient-ils dit tous ces étrangers, — et Mme de Vianne la première, — s’ils avaient su quel était le père de Lilian Evans, ou plutôt de Lilian Vincey ? Mais ils ne sauraient pas ! Demain à cette même heure, elle serait loin, n’importe où, dans quelque village perdu de la montagne, là où elle serait sûre que personne ne viendrait la retrouver… pas même lui !… Ah ! comme elle comprenait maintenant que sa pauvre mère eût succombé sous le poids d’une souffrance dont elle devinait l’incessante torture.

— Oh ! pourquoi ne suis-je pas morte, ce matin, quand j’étais si heureuse ! murmura-t-elle dans une plainte désespérée, répétant le cri de suprême angoisse que tant d’autres créatures, atteintes en pleine joie, avaient proféré avant elle.

La porte de sa chambre s’ouvrant tout à coup lui fit à peine soulever les paupières. Sur le seuil de la pièce apparaissait lady Evans encore habillée de ses vêtements de sortie. Elle tressaillit à la vue de Lilian étendue toute blanche sur le lit :

— Lilian, chérie, qu’y a-t-il ?

L’enfant se redressa et serra ses doigts minces les uns contre les autres. Elle ne pleurait toujours pas ; seulement, ses yeux bleus semblaient devenus immenses dans l’altération de son visage souffrant.