— Toujours la vieille histoire du pélican ! Mais…

Et sa voix sonne, avec une âpre ironie :

— Mais pourquoi diable est-ce que je vous parle de ma misère ?… Sans doute, parce que vous sachant, vous aussi, une solitaire, j’ai pensé que vous y seriez pitoyable et que nous nous lamenterions en commun… Ce qui est une pauvre consolation !…

— Peut-être… Seulement, moi, je ne me lamente jamais !

— Parce que ?

— Je trouve que c’est bien inutile… Du moment que les lamentations ne peuvent rien changer à ce qui est…

— Évidemment, c’est le cas, neuf fois sur dix… Mais de crier qu’on a mal, c’est une détente pour les nerfs !… Et, nerveux, je le suis déplorablement, bien que je n’aie rien de l’apparence d’un freluquet. C’est pourquoi, sans doute, sauf pendant mes heures de travail, je hais la solitude, comme peut-être je vous l’ai déclaré déjà ; les minutes de tête-à-tête avec moi-même durant lesquelles ma terrible psychologie a le loisir de me juger, de faire le bilan de mon existence. Ah ! oui, elle m’est un supplice, la solitude !… Pas à vous ? Non ? Vous êtes une femme forte !

Moqueuse, elle sourit.

— Je voudrais bien mériter le qualificatif que vous m’octroyez, au hasard. Mais c’est vrai, la solitude me paraît… austère quelquefois, mais bienfaisante toujours !… Vous la calomniez… La solitude ? C’est l’indépendance, le droit de penser, d’agir, de vivre selon son seul gré !… Et c’est là un don si précieux qu’il lui faut beaucoup pardonner, parce qu’elle nous l’apporte !

— Vous parlez en femme ! réplique-t-il impatient. Cette liberté qui vous grise, nous autres hommes, nous y sommes trop habitués pour en avoir conscience même. Et elle ne nous console pas de ce qui nous manque. Ah ! je vous envie, enfant illusionnée… Que je voudrais donc pouvoir me réchauffer à la flamme qui brûle en vous !