Donc, au jour dit, sur le coup de cinq heures, elle franchit la majestueuse grand’porte de l’hôtel Dautheray — non sans avoir succombé à la tentation d’errer un moment dans les allées du Parc Monceau, nimbées d’une brume d’or, par la chaude journée de juin.
Elle pénètre dans le vestibule où les valets de pied font la haie… En vérité, la réception a tout à fait grand air, note sa curiosité d’observatrice. Elle jette son manteau au vestiaire et se glisse parmi la foule masculine massée à l’entrée du premier salon, qui est comble. Mais, sur le seuil, elle s’immobilise ; car Venesco vient de lever son archet, et un chant large, d’une beauté passionnée, a immédiatement amené un silence attentif dans l’auditoire bourdonnant.
Avec une infinie jouissance, Hélène écoute le chant merveilleux ; séduite à ce point, qu’elle ne remarque pas une seconde, la flatteuse attention qu’elle éveille dans la phalange masculine dont elle est entourée et qui semble apprécier fort la svelte élégance de la silhouette, toute fine sous le crêpe de Chine noir de la robe ; comme aussi le charme de la petite tête coiffée — selon la mode — d’une sorte de turban de tulle, piqué d’une flèche de jais. Personne, certes, dans ce brillant milieu ne pourrait imaginer que cette jeune femme, aussi harmonieusement vêtue, que toutes ses sœurs présentes, le doit à la seule adresse de ses mains.
C’est seulement quand le violon se tait qu’elle aperçoit la chaise qui lui avait été discrètement avancée. Alors, une seconde, avant de pénétrer enfin dans le grand salon à la recherche de Mme Dautheray, elle regarda la foule de ses hôtes, cherchant à deviner les fiancées offertes à Jean — telles qu’il les lui a décrites — parmi toutes ces jeunes filles, dont beaucoup sont vraiment très jolies à l’ombre de leurs chapeaux d’été. Comment se peut-il que Jean demeure si difficile à séduire !
Tout à coup, elle l’aperçoit ; et elle n’a pas besoin de savoir à qui il parle… Sûrement, c’est à une femme qui lui plaît, qui lui plaît beaucoup !… Sa tenue est rigoureusement correcte… Mais Hélène le connaît trop bien pour ne pas savoir le pourquoi de l’expression de son visage, tandis qu’il se penche vers une jeune femme assise, dont elle n’aperçoit que la nuque laiteuse, sous l’onde des cheveux sombres. La femme fait un mouvement, et Hélène reconnaît le beau visage — indéchiffrable — de Sabine de Champtereux… Ah ! Jean est bien épris d’elle, quoi qu’il prétende…
D’un élan instinctif, elle se détourne et, se laissant entraîner par les remous à l’entrée du salon, se lance à la découverte de Mme Dautheray, qui est une maîtresse de maison voltigeante.
— Ah ! enfin, Hélène, vous voilà ! fait, près d’elle, une voix joyeuse, celle de Jean. Comme vous arrivez tard ! Je commençais à craindre que votre sauvagerie ne vous ait retenue chez vous… Et, pour un tas de raisons, j’en aurais été très marri !
Il a l’air si sincèrement content de la voir et l’enveloppe d’un regard si approbateur, qu’une impression de chaude douceur lui monte au cœur. Il lui paraît bon, le sentiment qu’elle « compte » pour Jean, son ami, même dans son opulent milieu. Et elle a un délicieux sourire, quand elle lui répond :
— C’est que j’avais séance chez mon « vieil oiseau »… Je me suis échappée dès que je l’ai pu… Jean, vous allez me montrer Nicole et la petite Madeleine…
— Et la belle Sabine ? fait-il malicieusement.