Elle promène un bout de langue sur ses lèvres rouges à souhait ; et s’approche du buffet, après un dernier signe amical à Jean, un coup d’œil étonné sur Hélène, avec qui elle l’a vu causer.
— Vous avez raison, c’est une drôle de petite personne ! dit Hélène. Vous la recevez ainsi ?… Je ne croyais pas que ce fût l’usage en France.
— Ce n’était pas… Mais ça est maintenant… Les temps sont changés, comme on écrit en style de tragédie… Croyez bien qu’avec ces petites filles, tout se passe le plus honnêtement du monde. Nous nous montrons à la hauteur de la confiance flatteuse qu’elles — et leurs mères ! — nous témoignent. Avec Nicole, les rapports sont d’autant plus faciles, qu’elle n’est pas un brin flirt, plutôt garçonnière. Nous bavardons en camarades. « Deux copains », comme elle dit en ce langage qui exaspère maman.
Hélène a écouté, pensive. Pour toute réponse, elle répète, de son air de grande sœur, très sage :
— Jean, allez danser ! Sans quoi, votre mère m’en voudra… Je vais encore regarder un peu le coup d’œil…
— C’est cela ! Regardez, madame l’observatrice. Et ensuite, nous examinerons ensemble le fruit de vos réflexions.
Hélène est seule. Elle ne connaît personne.
Mme Dautheray est bien trop occupée pour avoir pensé à la présenter. M. Desmoutières est au bridge. Elle doit se suffire à elle-même. Mais elle ne s’ennuie jamais, surtout quand elle a matière à étude. Seulement, sa présence lui apparaît, soudain, d’une ironie un peu comique, parmi ces heureux selon le siècle, qui jouissent de tout ce qui lui a été refusé, luxe, amour, sécurité, bonheur. Que fait-elle ici, l’humble travailleuse, la modeste écrivassière !… L’ombre d’un sourire moqueur — à son adresse ! erre, une seconde, sur sa bouche.
Mais, après tout, elle a été invitée pour pouvoir conseiller, en connaissance de cause ; et elle a accepté dans ce but. Donc, à elle, de remplir sa mission.
Abritée par les replis d’une portière, elle peut, en toute liberté, contempler une dernière fois le spectacle qui est vraiment joli. Le cadre est d’une somptuosité harmonieuse et artistique, où évoluent tous ces jeunes. L’élément féminin est, en l’ensemble, habillé à ravir ; et les couples exécutent, avec une correction irréprochable, les pas de l’habanera, sœur bien élevée du tango. Encore que d’aucuns affirment que, justement, les pas les plus « osés » y figurent…