— Oh ! Sabine, c’est immoral, d’être belle comme vous l’êtes tantôt !… Vous incitez au péché… Il n’y a pas à dire. N’est-ce pas ? Bresmes.

— Si je disais « oui », je craindrais que Mlle de Champtereux ne prît mon aveu pour une hardiesse insolente. Mais tout bas, à vous, madame, je confie que je pense tout à fait comme vous… Moi, faible mortel qui ai le culte de la beauté…

— Tant pis pour vous, monsieur de Bresmes ! riposte Sabine avec son indéchiffrable sourire, tout en prenant quelques fraises dans sa coupe de fruits… Il est écrit : « Regardez s’il vous convient, mais n’approchez pas ! »

Il n’insiste pas et interroge :

— Irez-vous, ce soir, chez les de Myeules ?

— Je pense que ma mère le voudra. Mais nous avons aussi le grand concert du Casino, dont le programme est très beau. Cela fait beaucoup de plaisirs pour un seul soir…

— Vous n’êtes jamais fatiguée ! remarque le duc, coulant un regard enthousiasmé sur la peau veloutée. Cette jeunesse en fleur grise sa maturité. Pour bien des femmes, oubliées aujourd’hui, il a fait des folies. Mais aucune, peut-être, n’a plus violemment excité son désir que cette vierge savoureuse — et inaccessible — dont ses lèvres n’ont jamais frôlé que la main. Car pour lui, comme pour les autres, elle distille sa séduction à travers une réserve très provocante — qu’elle le veuille ou non.

Et ce n’est pas seulement de sa beauté qu’il est épris. Elle le charme par son allure de race, sa suprême élégance, sa grâce de mondaine raffinée… Quelle duchesse de Bresmes, elle ferait !… Lui, veuf depuis tant d’années, serait capable, à cause d’elle, de cette chose insensée, le mariage avec une femme de vingt ans plus jeune que lui… Il n’en a que trop conscience !…

Et cependant, tous trois dégustent, potinent, critiquent ou apprécient ; s’amusent des histoires de plage en circulation ; Marise, sans méchanceté, de sa manière gamine ; Sabine, indifférente ; le duc, avec un scepticisme nonchalant, un tour d’esprit régence et « mousse de champagne ». Aucun d’eux n’a le désir d’aliments plus substantiels dans la causerie, charmante à leur goût et odieuse pour des esprits plus difficiles à rassasier.

Ainsi, Henry de Lacroix qui, en connaissance de cause, reste dans son cabinet, à « potasser » ses études historiques, ou se promène avec Jean. Le duc, lui, a une mentalité de pur clubman que sa position sociale et la vie parisienne ont façonné, le conduisant tout voir : œuvres dramatiques, — les revues surtout lui agréent — expositions, ventes artistiques, concerts, où il somnole discrètement. En blasé, il lit — ou plutôt parcourt — les livres dont il faut pouvoir parler. Ce qui lui agrée, vraiment, ce sont les sports, qui lui ont conservé, la quarantaine venue, une svelte robustesse d’homme très jeune. Les rides sont discrètes, comme les stries blanches dans le blond fauve de la chevelure, coupée court. En vérité, il est toujours le beau François de Bresmes dont les succès, soutenus par une fortune princière, ont été légion et se poursuivent encore, tout à son gré.