— Oui, s’il avait voulu… Jean aurait été l’époux qui pouvait me plaire. C’est un garçon très chic à tous points de vue. Il lui manque le nom… Mais, en somme, il est tout à fait des nôtres par l’éducation, l’allure, les habitudes.

— Eh bien, alors ?…

Et les yeux de Marise cherchent ceux de son amie qu’elle ne rencontre pas. Ils ne quittent pas l’horizon. Mais la voix mordante, Sabine articule avec une ironie où il y a de l’amertume :

— Eh bien ! la difficulté est que Jean ne m’aime pas !… Tout bonnement, je le tente… Si j’étais quelque divette et non une Champtereux, les choses pourraient s’arranger… Telle que je suis, je l’effraie, je l’inquiète. Il y a en lui un atavisme bourgeois que son âme très moderne ne peut vaincre. Je ne constitue pas l’épouse qui a existé dans sa famille depuis des générations, l’épouse qu’inconsciemment, il cherche… Je sais très bien que je le grise… Mais quand la griserie se dissipe, quelque chose lui dit : « Non, ce n’est pas elle qu’il te faut… » Je déplais à sa mère, carrément… Et lui est trop habitué aux femmes de notre milieu pour ne pas comprendre l’existence qu’il me faut…

— Laquelle ?

Le visage de Sabine a une étrange expression :

— Je veux être adorée, encensée, gâtée, mettez même, comblée… Je veux pouvoir m’offrir tout ce qui me tente pour ma toilette, sans avoir souci du prix ; recevoir, de façon à faire envie, à être, dans ma sphère, une souveraine. Oh ! mon idéal n’a rien de transcendant. Je ne m’illusionne pas. Mais je suis ce que m’ont faite mon éducation et l’atmosphère de mon milieu… Je suis la vraie fille de mes parents : un joueur insouciant et audacieux, une mondaine infiniment élégante, tous deux pétris des qualités et des défauts de notre race… Je leur ressemble. C’est tout naturel !

De son pied chaussé de daim blanc, Sabine écrase la poussière de la route.

Marise écoute, très intéressée, autant que surprise. Jamais Sabine ne lui a ainsi dévoilé sa pensée. Il faut vraiment qu’elle traverse une de ces crises morales où, impérieux, jaillit le besoin de songer tout haut, comme pour mieux discerner la vérité…

Elles sont arrivées en haut de la corniche ; et, d’un même mouvement, s’assoient sur le banc qui domine l’immense horizon de ciel et de mer. Sabine, maintenant, reste silencieuse. Elle réfléchit, si absorbée, que Marise ose à peine questionner :