— Sabine, voulez-vous que je parle à Jean ?
La jeune fille tressaille et lève la tête.
— Parler à Jean ?… Oh ! Dieu ! non !… Vous ne savez donc pas combien je suis orgueilleuse ?… Et puis, ainsi, vous l’obligeriez à se décider… Et je suis certaine que, nonchalant comme il l’est, pour rester encore libre, il dirait « non »… Alors tout serait fini entre nous.
— Vous le regretteriez ?
— Ce mariage eût été, il me semble, ma chance de bonheur. Je crois vraiment, qu’ensemble, nous aurions pu connaître des jours très doux… Car je me sens fort capable d’être une épouse-amante qui ne laissera rien regretter ni désirer à l’homme qu’elle aura choisi. Dans mes aïeules, il y a eu de grandes amoureuses !… Ah ! Marise, vous qui avez épousé l’homme que vous aimiez, vous n’avez pas assez de jours pour en bénir la destinée !
— Oui, Henry m’adorait, reconnaît naïvement Marise… Et comme il a continué, même avec progrès, je lui pardonne d’être un peu trop sage… Il l’est pour nous deux ; et comme il me laisse bien gentiment vagabonder, — en tout bien, tout honneur… — notre situation est parfaite.
— Heureuse Marise ! Si vous saviez comme les difficultés matérielles, dont j’ai vu l’horreur, m’ont gratifiée d’une sagesse et d’une prudence de tabellion. Comme elles ont tué en moi le sentiment pur ! C’est en connaissance de cause que je n’écarte pas le duc… Quoique… Enfin ! Il faut être belle joueuse avec la vie !
Un silence. La brise soulève les cheveux légers des femmes et courbe, dans l’herbe, les fleurettes que frôlent des papillons affairés.
La bouche railleuse, des sonorités âpres dans sa voix qui s’applique au ton du badinage, Sabine reprend soudain :
— Marise, ne soyez pas scandalisée. Mais j’ai une intime impression…