Sabine, alors, descend la route vers Deauville. Elle sait qu’elle a réussi à mettre la fièvre dans l’être jeune de Jean ; que ce soir, quand elle va le retrouver au Casino, — car, pas une seconde, elle n’a pensé qu’il en serait autrement… — il sera… comme elle voudrait, toujours, le voir près d’elle… Peu à peu, va-t-elle l’amener à des paroles décisives ?… La jalousie est un fort stimulant !…
Une buée humide, soudain, ternit l’éclat de ses prunelles où passent des lueurs d’orage. Jean a bien deviné : elle a les nerfs à vif… C’est que l’obsédante conviction l’étreint… Pour octobre, il faut qu’elle soit fiancée. Vivre plus longtemps dans l’imprécision de son avenir, lui devient intolérable. Elle est excédée de son existence actuelle qui lui donne l’impression d’avancer sur un sol mouvant ; lasse de l’atmosphère troublée qu’elle respire, entre un père et une mère comptant sur sa seule beauté pour l’établir, insouciants de l’avenir qu’ils lui créent ainsi, et incapables d’avoir d’autre soin que celui de leur personnelle satisfaction. Sur ce point seulement, ils s’entendent. Pour les autres, ils sont aussi séparés que des étrangers à une table d’hôte, et se reconnaissent l’un à l’autre, le droit absolu de vivre à leur guise. Ce dont ils usent à un point que Sabine ne veut pas mesurer. Son frère leur ressemble… Oh ! combien !… Odieusement gâté, riche de folies, très séduisant, il est aujourd’hui mûr pour le somptueux mariage avec étrangère ; et il y a toute chance pour qu’il reparte de Deauville, fiancé à la richissime Edith Weldon, qui fera une suffisante marquise de Champtereux… Si ce n’est celle-là, ce sera une autre, sûrement ; sa haute mine n’a qu’à choisir.
A elle, Sabine, d’être aussi habile que lui !… Mais, il y a en sa nature un orgueil égal à son besoin de luxe ; ce qui lui rend le succès plus difficile. Elle dédaigne les roueries diplomatiques et ne s’abaissera jamais, par exemple, jusqu’à se faire compromettre pour amener l’admirateur très fortuné à l’obligation morale du mariage…
A cette heure, deux hommes pourraient lui apporter l’avenir qu’elle veut. Jean, qui lui plaît… beaucoup !… Le duc de Bresmes qui a son titre, une fortune seigneuriale — et quarante-quatre ans !… Dans peu de temps, il sera un vieil homme et elle, une femme dans la splendeur de ses trente ans. Qu’arrivera-t-il alors ?… Bien clairement, Sabine en a conscience et n’est pas effarouchée.
Dans le monde où elle a toujours vécu, — celui de sa mère… — presque toutes les femmes, avec la désinvolture de leurs aïeules, au siècle de la Régence, prennent, pour peu qu’elles le souhaitent, le consolateur qui les dédommagera du mari indifférent, détesté ou volage.
Et Sabine, avec une sorte de résolution désespérée, se prend à murmurer, arrivant à la grille de sa villa :
— Bah ! Je ferai comme les autres, si je ne puis avoir le bonheur que j’aurais voulu ! Que Jean ne se décide pas, avant notre départ de Deauville, et je serai duchesse de Bresmes, hélas !
XV
QUELQUES LETTRES
« Mon amie Hélène, si vous voyiez la mer ce matin, — une frémissante écharpe de soie bleu tendre, striée d’argent, — vous en seriez, je suis sûr, aussi éprise que moi-même ; et sous l’ombre odorante de notre sapinière, admiratifs, nous la contemplerions, tout en devisant, comme nous le faisions ce printemps, dans votre living-room, où les minutes coulent si vite…