« C’est incroyable, Hélène, comme ces causeries me manquent ! Si vous n’étiez tellement loin, là-bas, en Alsace, où je n’ose aller vous déranger, j’aurais déjà pris le train plus d’une fois pour vous faire un brin de visite.

« Mais, voilà, vous êtes loin… Et bon gré, mal gré, il me faut être discret.

« Il y aurait bien une combinaison pour nous rapprocher… Je vous la soumets, parce que sa réalisation me serait un extrême plaisir !… Mais je me méfie de votre sagesse raisonneuse… Ce serait que vous acceptiez, bien gentiment, l’hospitalité de mère, à Bénerville, et veniez nous voir avec Bobby, que la plage rendrait royalement heureux ! Pour vous tenter, faut-il vous rappeler que nous touchons à la « grande semaine » et que votre curiosité d’analyste trouverait matière dans les personnages de toute sorte qui gravitent autour de nous ; au manoir même, et plus encore, dans Deauville…

« Est-ce que je réussis à vous mettre un peu en goût ?… Venez ! Hélène. Ce serait délicieux de vous avoir, de causer de tout et de rien avec vous !… J’ai lu un tas de choses, très intéressantes pour des raisons diverses ; et je n’en ouvre pas la bouche, ne trouvant pas de confrères en l’espèce. Il faudrait vous, ma lettrée petite amie, pour discuter certains de ces bouquins. Venez et ainsi j’apprendrai ce qu’il en est de votre vie dont je ne sais plus rien. Ce qui me paraît mélancolique… Il me semble que nous sommes brouillés. Que devenez-vous ? Où en êtes-vous de vos travaux littéraires ? La pièce avance-t-elle ? J’espère bien que Barcane ne vous relance pas. Cet individu illustre est ma bête noire, à votre endroit. Vous lui plaisez trop. C’est déplorable !

« Voilà bien des questions. Et, malgré la distance, je vous entends riposter par une autre que répètent vos yeux moqueurs, madame :

«  — Eh bien ! où en est votre mariage ?

« Hélène, je commence à croire que je finirai dans la peau d’un vieux garçon, comme mon oncle Desmoutières. Est-ce de l’atavisme ? Et pourtant je ne puis m’illusionner. Le cercle se resserre autour de moi. Sans doute, je jouis de mon reste. Il est évident que je ne pourrai toujours répondre aux propositions qui pleuvent, hélas ! par de vagues : « Hem ! hem ! j’y penserai. » Un de ces matins, je me réveillerai, emprisonné pour le reste de mon existence, avec une jeune personne que je n’aurai peut-être pas choisie du tout, mais dont m’auront encombré le hasard, la destinée, la volonté tenace de ma chère mère.

« Des fiancées possibles ? Plus que jamais j’en rencontre ici. Grâce à la pleine liberté de la villégiature, elles évoluent à souhait dans mon orbite. J’en vois, oh ! combien ! au tennis, au Casino, dans le monde ou les « thés » dansants et non dansants, les garden parties qui pullulent. Il y en a, certes, de gentilles, même de charmantes, et, en particulier, la colonie étrangère est richement pourvue. Je n’aurais vraiment qu’à jouer le personnage d’Assuérus, en quête d’épouse, parmi ces jolies filles qui ont des visages en fleur et des cœurs plus ou moins fanés. Elles ne s’effarouchent de rien et, par suite, sont souvent très amusantes, voire même « suggestives ». Au demeurant, pour la plupart, je veux le croire, d’honnêtes petites vierges — ou demi-vierges — qui jouent innocemment (?) de ce qu’elles promettent et ne donnent pas.

« Ne croyez pas, je vous prie, que je me trompe sur les motifs de la faveur dont je jouis. Je suis le « fils du Val d’Or ». Telle est ma principale valeur. Autrement, je rentrerais dans la foule des jeunes hommes à marier ; coté ni plus ni moins à la faveur de mes minces mérites et des engouements féminins. Cela est la vérité.

« Au fond, elles m’épouvantent, toutes ces petites, par leur inconnu. Il est d’autres milieux où je fréquente, avec la parfaite connaissance des personnalités féminines que j’y rencontre. Dans le domaine des jeunes filles, destinées à devenir nos épouses, je suis un voyageur s’aventurant sur une terre ignorée. Au moment où, normalement, je devais apprendre à les connaître, je suis parti à la guerre et j’ai vécu quatre ans avec des poilus. Je reviens et je vois fourmiller autour de moi de jeunes créatures qui m’apparaissent tout à fait différentes de celles avec qui je bostonnais dans la région de mes vingt ans… D’abord, un certain nombre ont été infirmières ; ainsi, ont appris… beaucoup de choses dont leurs aînées n’avaient pas la révélation, et la plupart ont pris des allures de femme avant la lettre. En vérité, elles sont déconcertantes !