« Soit, je suis difficile à satisfaire. Mais vous n’avez pas le droit de m’en gronder, car c’est votre faute. Parfaitement ! madame. A causer avec vous, j’ai connu le charme que peut avoir le commerce d’une intelligence féminine ouverte à tous les horizons, et ce charme je voudrais le trouver auprès de ma femme. Comme je lui voudrais un cœur délicat, généreux, chaudement tendre, ainsi qu’est le vôtre…

« Ne froncez pas vos sourcils, mon amie. Je me sauve en vous répétant : Soyez très bonne !… Quittez un peu l’Alsace pour Deauville… et pour votre vieux camarade Jean qui vous baise les mains très affectueusement. »

Hélène à Jean.

« Alors, vous aussi, Jean, vous faites de la psychologie ?… Vous m’engagez à venir observer dans Deauville… Grâce à vous, je vois à merveille le jeune monde au milieu duquel vous vous mouvez, insaisissable, les oreilles bourdonnantes du refrain de votre mère : « Il faut marier Jean ! »

« Mon ami, comme vous, j’écarte le choix dans la colonie étrangère. Pour la vie à deux, hérissée de difficultés — vous n’allez pas me trouver encourageante ! — il n’est pas trop de mentalités de même race. Donc, contentez-vous de flirter avec les jolies Espagnoles, Américaines, Anglaises, sauf coup de foudre justifié… Mais, pour les épousailles, cherchez parmi « les nôtres ». Il est invraisemblable que vous ne découvriez pas le trésor rêvé… Je croyais que, près de vous, étaient les trois bonnes premières dans votre course vers le bonheur conjugal ; et vous ne me parlez ni de Sabine, ni de Madeleine, ni de Nicole… Sont-elles maintenant hors de cause ? Vite, renseignez votre amie qui, si grande envie qu’elle en ait, ne peut aller vous interviewer.

« Certes, oui, cela m’aurait amusée fort de contempler la brillante comédie dont vous m’offrez si amicalement d’aller voir le spectacle !… Et je vous en remercie, avec le meilleur de mon affection. Mais aussi, comme cela m’aurait effarouchée de me trouver mêlée à ces superbes personnages qui n’ont rien de commun avec l’humble créature que je suis… Imaginez-vous mes pauvres petites robes voisinant avec les belles toilettes venues de chez les sommités du genre !… Tout de même, je suis femme, malgré mon détachement des vanités de ce monde ! Chacune à sa place.

« La mienne, pour l’instant, est en Alsace, près d’une vieille femme exquise et de mon boy qui a de bonnes grosses joues de pomme d’api…

« Moi aussi, je prends une mine de villageoise que je considère avec ravissement… Pour un instant, je me laisse vivre, et c’est bon !… J’ai d’incomparables flâneries, sous bois, ou simplement dans notre jardin, à l’ombre d’un grand acacia. Là aussi, je rumine mes élucubrations littéraires ; puis, je griffonne éperdument quand la méditation a été fructueuse… Ma « pièce » est presque terminée. De moins en moins, je me sens le courage de la soumettre à Barcane, bien qu’il m’ait envoyé le plus joli billet du monde pour me demander où j’en étais de ce travail dont il est curieux, je ne sais pourquoi.

« Ne prenez pas cet air fâché, mon sévère ami. J’ai répondu par quelques lignes vagues au sujet de « notre pièce », comme il dit, sans que j’aie découvert une raison à ce possessif. Et nous en sommes restés là.

« De Dubore, pour mes croquis américains, aucune réponse encore. J’estime que c’est plutôt mauvais signe. N’est-ce pas votre avis ? Ce résultat négatif et probable ne m’étonnera pas. Le contraire me surprendrait bien davantage. Mais rien ne m’arrête dans mes essais qui, peu à peu, deviendront, j’espère, mieux que des essais. Ne vous moquez pas de moi ; en mon for intérieur, je me réconforte avec la devise célèbre que je me mêle de faire mienne : « Le temps et moi ! »