« Et puis, après tout, mon travail m’est une telle jouissance que cela suffira toujours pour que je ne l’abandonne pas — malgré les échecs !
« Voilà tout ce que vous vouliez savoir ? Alors, mon cher grand, écrivez-moi bien vite si l’« étoile » cherchée luit enfin à votre horizon. Je désire si fort votre bonheur que je suis gourmande de tous les détails qui le feraient pressentir. Comme ce matin, j’emporterai votre lettre, pour la relire et la méditer, dans un sous-bois qui ravirait l’artiste que vous êtes. Car, si je n’ai pas la mer, en revanche, je possède la forêt. C’était près de notre pauvre scierie brûlée, entre les beaux fûts violets des sapins qui embaument, tout comme les vôtres ; à mes pieds bondissait le ruisselet, jadis aliment limpide de la scierie ; Bobby s’amusait ardemment tout seul. Quel bon instant de causerie, nous aurions pu avoir, dans cette paix divine ! Je vous envoie mon regret d’en avoir été privée et suis toute vôtre, de loin comme de près. Votre vieille amie. H. »
Jean à Hélène.
« Vraiment, Hélène, vous n’êtes pas horripilée de me voir ressembler à l’âne de Buridan ? Vous voulez bien ne pas dédaigner ma lamentable situation de garçon à marier ?… Je l’ai toujours pensé, chère, que vous étiez l’amie par excellence, celle que nulle ne peut remplacer. Alors, écoutez et jugez.
« Oui, les trois candidates principales à l’honneur de devenir Mme Jean Dautheray sont dans notre proche voisinage : Nicole, à Blonville ; Madeleine de Serves, à Villers ; Sabine, à Deauville. Aussi, surexcité par le péril, mon esprit fait en leur honneur, c’est vrai, une dépense de psychologie dont je me serais cru incapable.
Liquidons d’abord le cas de la petite Madeleine. Sa mère et la mienne sont devenues amies intimes. Cœur à cœur, elles se lamentent sur la vie chère, les domestiques, etc., et entre temps, témoignent le désir violent qui les anime d’établir au mieux leur progéniture ; c’est-à-dire jugent que « Jean et Madeleine » constitueraient le couple de leurs rêves… Aussi, Dieu sait que leurs soins nous réunissent autant qu’il est en leur pouvoir !… Mais ce pouvoir est restreint par mon manque d’enthousiasme.
« Je reconnais d’ailleurs que Madeleine a le cœur enfantin et charmant, pétri de candide bonté… Mais le cerveau !… Que son développement est donc rudimentaire ! Et de par les soins de sa mère qui s’est acharnée à réaliser, en elle, son idéal de la jeune fille bien élevée, ne devant savoir rien de la vie réelle avant que son mari l’en instruise.
« Intellectuellement, elle n’existe pas. Elle ne lit que des œuvres puériles, écrites à l’intention des jeunes personnes ; plus des pages choisies d’auteurs très sérieux auxquelles, en général, elle ne comprend goutte et qu’elle engloutit docilement, parce que ses éducateurs les lui imposent.
« Vous entrevoyez, dites, Hélène, ce que peut être sa jeune pensée qui a pour aliments les papotages mondains entendus dans le salon de sa mère et autres ; plus les niaiseries de pensionnaires que lui débitent ses amies.
« Elle est encore petite fille jusque dans les moelles. Au tennis, elle s’amuse autant qu’une mioche, ravie ou dépitée par le sort des parties. Elle danse… comme vous l’avez vu au « thé » de mère. Dès que je lui adresse la parole, — car je suis poliment gentil, genre neutre !… — sa fraîche figure prend une expression confuse et extasiée qui me touche et suscite en moi une âme fraternelle. Je suis ravi de la rendre heureuse et d’entendre le rire juvénile qui doit être, j’imagine, celui des novices, aux récréations du couvent.