— Jean, vous vous méconnaissez !

— Oh ! non… En toute simplicité, je me juge ; maintenant, je ne suis plus le Jean de Metzeral, mais le Jean de Deauville !

Il a soudain, dans la voix, une sorte d’amertume dédaigneuse qu’Hélène n’y a jamais entendue ; et, doucement, elle répond :

— Ce n’est pas vous qui avez changé, ce sont les circonstances. S’il le fallait, vous vous retrouveriez, tout de suite, le soldat de Metzeral. Si cela ne vous est pas trop pénible, parlez-moi un peu de ce que vous avez vu ici… Où étiez-vous ? dites.

Elle l’interroge aussi de ses yeux lumineux où il lit un intérêt si profond et grave que lui qui, jamais, ne dit un mot de ce moment de sa vie dont les souvenirs demeurent en lui comme des reliques, soudain il commence à se rappeler tout haut.

De la même voix assourdie, elle questionne ardemment. Et comme si le sceau s’était brisé, qui ferme d’ordinaire la bouche de Jean, il raconte, revivant un passé qui, dans ce village détruit, s’est refait proche.

Ce sont des épisodes qu’il évoque ; des silhouettes de camarades, même des impressions qu’il livre, devenu inconscient qu’une autre pensée recueille la sienne. Hélène et lui, en ce moment, n’ont vraiment qu’une âme.

Pas une fois, jusqu’ici, ils n’avaient ainsi parlé de la vie de guerre de Jean. Elle a seulement entendu dire qu’il s’était supérieurement conduit. Mais lui, toujours sur un ton de blague, détournait résolument la conversation dès que sa personnalité entrait en scène.

A mesure qu’il parle, elle aperçoit en lui, un Jean qu’elle ignorait ; que, seuls, ont connu ses chefs et ses camarades. Aujourd’hui, son existence d’homme riche l’a ressaisi et il en jouit pleinement. Mais pendant quatre années, lui que la fortune avait comblé, il s’est exposé autant que les plus gueux ; plus même que le devoir ne l’exigeait. Sans faiblir, il a supporté les heures affreuses du camp de représailles, le froid, la faim, la fatigue, l’épreuve des tranchées…

Comment n’avait-elle pas encore pensé cela ?