Il fait complètement noir quand Hélène et Jean atteignent la gare, si à point qu’il a juste le temps de faire monter la jeune femme dans un wagon qu’il a aperçu vide. Mais, comme il saute derrière elle, surgit une vieille dame, chargée de paquets, suivie d’une femme de chambre non moins encombrée.

— Monsieur, je crois qu’il y a de la place dans votre wagon ! crie-t-elle, haletante.

Jean étouffe une exclamation de colère. Mais force lui est bien de laisser monter la vieille dame. Elle s’installe bruyamment, au milieu de ses abondants colis ; puis, ayant repris haleine, se confond en remerciements, parce que les deux jeunes gens, vu son âge, l’ont aidée à ranger ses paquets. Elle se tourne vers Hélène :

— Ah ! madame, je vous félicite d’avoir un mari si complaisant pour les vieilles femmes !

Hélène a un tressaillement, et répond par un mot vague. Ni elle ni Jean ne disent plus rien ; ils regardent la nuit, la vitre abaissée, laissant monologuer la voyageuse.

Jean observe le visage d’Hélène, grave et passionné. A quoi songe-t-elle ? Quel supplice de ne pouvoir l’interroger pour pénétrer, peut-être, sa pensée close. Il n’y tient plus et s’exclame à demi-voix :

— Est-ce que vous avez fait vœu de silence ? mon amie.

— Non !… Ne me trouvez pas malhonnête, je vous en prie. Je me repose. C’est bon aussi, le silence et l’ombre !

Il n’ose insister, et continue à regarder le visage, qu’elle tient tourné vers la nuit. L’incertaine clarté de la lampe le caresse de reflets mouvants ; et, de nouveau, il est surpris de l’expression ardente et mélancolique du regard, qui le fait penser à une flamme voilée par un vase d’albâtre…

La bouche est entr’ouverte — comme pour le baiser, — tandis qu’elle respire l’air tiède, odorant les foins. Si l’odieuse vieille dame n’était là, il sait qu’il irait à elle et ne résisterait pas à la tentation de prendre sous ses lèvres — n’osant plus ! — la main qui froisse distraitement les pétales de rose effeuillés sur ses genoux…