Elle présente deux enveloppes que la jeune femme prend distraitement, puis regarde. L’une — elle reconnaît l’écriture — est de Barcane. Que lui veut-il encore ? L’autre… l’autre vient de Jean.
Une flamme monte à ses joues. Pour la première fois, il lui écrit depuis sa visite. Que va-t-il lui annoncer ? Épouse-t-il Sabine ou quelque autre ?
Comme pour retarder l’instant où elle aura une certitude, elle ouvre d’abord la lettre de Barcane et la parcourt des yeux, la pensée absente. Il est à Strasbourg et lui demande, de nouveau, la permission d’une courte visite, au nom de son père, pour le travail en commun sur les Littératures comparées.
Indifférente, elle rejette la lettre et prend la deuxième enveloppe, la regarde, la tourne. Lentement, elle la déchire. Son cœur s’est mis à battre très fort. Une seconde d’hésitation, puis elle lit :
« Hélène, n’est-ce pas, vous allez accueillir ma lettre avec une pensée indulgente et bonne infiniment, avec votre cœur, comme je vous écris avec le mien qui ne vous a pas quittée depuis l’inoubliable journée de Metzeral. Jamais mieux que ce jour-là, je n’ai senti combien il devait être délicieux de vivre près de vous. Et cette impression m’a suivi pendant tout mon voyage de retour ; à Deauville, elle est demeurée souveraine en moi, malgré d’autres présences qui semblaient devoir me distraire. Sabine se montrait séduisante, comme en ses meilleurs jours. D’autres aussi étaient bien tentantes… Et cependant toutes m’ont laissé invulnérable. Entre elles et moi, il y avait toujours votre chère image.
« Soudain, j’avais vu combien j’ai été insensé de chercher le bonheur auprès d’une autre que vous.
« Surtout, ne dites pas que je parle comme un gamin irréfléchi. J’ai, au contraire, songé, tellement songé… D’abord, pendant mon trajet de retour, toute la nuit, après que, dans une lueur d’éclair, j’avais compris que c’était vous que je voulais pour femme… Après avoir erré à la recherche d’une autre qu’il me fallait pareille à vous.
« Comment ai-je pu être si aveugle pendant tant de mois ? Ah ! que de jours de bonheur perdus !
« Hélène, la très chère amie de mon enfance, de ma jeunesse, consentez à devenir mienne, comme je suis vôtre, tout entier. Si vous saviez comme je suis sûr, vous entendez, sûr ! que nous pourrions être divinement heureux ! Nous nous comprenons tellement bien ! Jamais je n’ai eu conscience de notre unisson comme à Metzeral, quand il m’a semblé si naturel de vous parler de mon temps de guerre dont, à personne, je ne pourrais dire un mot. Et puis, nous avons le même goût de l’art. Vous écrirez tout à votre gré. Je peindrai. J’illustrerai vos œuvres. Ah ! la bonne vie que j’entrevois si vous m’accordez la joie de la réaliser !
« Hélène, écoutez ma prière. Ne pensez pas que je ne suis ni très sérieux ni très travailleur. Sous votre influence, je le deviendrai, ô ma vaillante chérie, qui, toujours, avez été pour moi un vivant exemple…