« Vous avez approuvé Nicole de vouloir se marier uniquement selon son cœur. Alors vous comprenez bien, dites, que je sois résolu à faire comme elle…? Que je vienne à vous pour m’employer à vous faire enfin une existence aussi douce qu’il sera en mon pouvoir…

« Ne dites pas « non ». Ne dites pas que vous ne m’aimez pas d’amour. Moi, je vous adorerai tant, que l’amour naîtra en vous. Laissez surtout toutes les préoccupations étrangères à nous deux qui viendraient vous assaillir, parce que votre sagesse ne prétendra pas perdre ses droits et se mêlera de raisonner.

« Ne l’écoutez pas, mon amour. Aimez tout simplement et confiez-vous à moi.

« Mère trouvera en vous la fille la plus charmeuse qu’elle pouvait souhaiter, et Bobby, pour qui elle a déjà une tendresse de grand’mère, sera l’aîné de ses petits-fils.

« Vite, écrivez-moi que je puis venir vous trouver pour entendre la bonne parole tomber de vos lèvres que j’ai eu si fort la tentation de saisir, — je vous le confesse humblement, — ce soir, à Colmar, où j’avais le désir fou de vous suivre dans votre maison solitaire. Aujourd’hui, ce sont vos mains que je baise… en attendant mieux…, avec le meilleur de mon âme qui vous supplie !

« Votre Jean. »

Hélène a fini de lire. Elle relève lentement la tête, comme si sa pensée l’écrasait, avec l’impression qu’elle rêve. Machinale, elle regarde autour d’elle. Le jardin solitaire est plein de lumière. Sur le sable, les arbres tracent de grandes ombres mouvantes, les fleurs sont des cassolettes qui embaument, et la lettre de Jean, la lettre qui enferme le bonheur possible, est là, devant elle, grande ouverte.

Non, elle ne rêve pas. Et pourtant, c’est inouï, cette ardente prière qu’il lui envoie…

Jamais, jamais de toute sa vie, même une seconde, elle n’a été effleurée par la pensée que Jean pourrait l’aimer et désirer la faire sienne, comme il dit. Pour elle, enfant, il était pareil au Prince Charmant des contes de fées. Et il l’était encore, dans le secret de son cœur, quand elle est devenue jeune fille. Mais alors elle n’ignorait pas que les « Princes Charmants » ne cherchent pas des fiancées sans dot. Pour elle, il a toujours personnifié l’inaccessible bonheur.

Et c’est pourquoi, résolue à mettre la réalité entre elle et son rêve, elle n’avait pas résisté à ceux qui voulaient lui assurer un dévoué compagnon de route. Dans son inexpérience, elle pensait : « Autant celui-là qu’un autre ! » Et, ne pouvant plus, elle avait donné sa jeunesse, son estime, son dévouement à l’homme qui la recherchait ; cela, après lui avoir dit loyalement, au moment de leurs fiançailles :