Hélène a tourné vers eux ses prunelles éblouies. Et, brutalement, à leur vue, elle tressaille. La conscience s’abat sur elle de la distance sociale que la fortune met entre elle et Jean !… Comment, depuis qu’elle a sa lettre, a-t-elle pu oublier qu’un tel mariage serait insensé, comparé à celui qu’il est en mesure de faire !… Comment n’a-t-elle pas pensé tout de suite que, si elle acceptait, elle jouait le vilain rôle de l’institutrice qui séduit le fils de la maison… L’impossibilité d’une telle union lui apparaît à ce point évidente, qu’elle se demande comment elle a pu, une seconde même, se leurrer jusqu’à la croire réalisable !

Ainsi que l’irrésistible flot de la mer envahit le sable, ainsi les pensées décevantes montent dans son cerveau… Toute joie meurt en elle !

Comme elle vient d’être naïve ! elle qui, pourtant, est sans illusion sur la réalité… La belle journée d’été qu’ils ont vécue l’un près de l’autre a exalté la simple affection de Jean pour elle… Et comme il est très jeune, habitué à satisfaire tous ses caprices, faible devant la tentation, il a cédé à la fantaisie soudaine qui l’entraînait vers elle… Le soir où il l’a laissée au seuil de sa maison, elle a bien senti le désir qui le hantait de goûter, par elle, un bonheur nouveau qui eût été sans lendemain — et dont elle-même, hélas ! au plus intime de son être, garde le misérable regret.

Mais quel réveil eût suivi !

Et peut-être de même, aujourd’hui, que penserait-il, quand, dégrisé, il prendrait conscience du pitoyable mariage qu’il a souhaité en une minute d’aberration ?…

Ah ! oui, c’est impossible qu’elle accepte le don, sans prix pour elle, qu’il veut lui faire !… Jusqu’à son dernier souffle, elle lui sera reconnaissante… Mais elle ne doit pas être moins généreuse que lui… Il faut qu’elle se dérobe, si dur que soit le sacrifice.

Quelque chose en elle — jailli de sa délicatesse, de sa fierté — le lui commande, impérieusement, si violente que soit la révolte de son cœur, faible comme tous les cœurs qui aiment.

Plus elle songe, et plus les objections s’amoncellent contre le rêve trop beau. Sans pitié pour elle-même, elle voit la vérité, selon le monde… Jean est trop riche !… Que ne dira-t-on pas !… Pour la plupart, elle sera une intrigante qui a su capter un garçon de fortune immense… Une coquette adroite !… Une maîtresse qu’il réhabilite…

Toute cette boue, il semble que déjà, elle la sente rejaillir sur elle… Et le dégoût enflamme une seconde ses joues pâlies… Jamais elle ne pourrait se soumettre à une humiliation pareille, que les apparences justifieraient…

Et si elle devait en arriver à voir Jean regretter tout bas sa folie, lui qui peut épouser une Sabine de Champtereux !… Elle pense aux femmes parmi lesquelles il a coutume de vivre, à leur élégance, à leurs raffinements de coquetterie, à leurs habitudes mondaines qu’il a toujours partagées, tandis qu’elle y est demeurée étrangère.