Et surtout encore, surtout, il y a Mme Dautheray avec qui, sûrement, elle le mettrait en lutte, dont elle devine la déception et la colère ! Mme Dautheray, qui n’a jamais craint la possibilité même que Jean pût s’éprendre d’une petite veuve sans fortune, chargée d’un enfant, pouvant tout juste être, pour lui, une confidente complaisante qui ne compte pas…
Les coudes sur la table, le visage caché dans ses mains, Hélène pense ainsi, devant la lettre chérie, dans le calme du jardin ensoleillé où, de loin, elle entend les rires de Bobby que sa tante garde près d’elle, pensant que la jeune femme travaille.
Tout le jour et le suivant aussi, après la nuit sans sommeil, elle hésite devant l’abominable renoncement.
Et c’est le soir seulement, quand elle se retrouve de nouveau vis-à-vis d’elle-même, qu’elle s’assied, vaincue, devant sa table à écrire, sourde à la plainte qui supplie et sanglote en son cœur. Alors, sans hésiter, elle répond :
« Jean, mon cher, très cher grand, l’Alsace vous avait donc fait perdre toute sagesse, pour que vous m’écriviez la lettre exquise et insensée, que j’ai lue le cœur bouleversé d’affection, de gratitude, de trouble ?
« De mélancolie aussi ! Car c’est l’impossible, Jean, que vous avez rêvé là.
« Aussi clairement que moi, quand sera dissipé le charme de notre fugitif rapprochement, dans un idéal pays, émouvant par les souvenirs que nous évoquions ensemble, vous verrez… tout ce qui nous sépare…, tout ce qui fait que je ne suis pas la femme qui vous convient. Pour vous, mon Jean très cher, — et les raisons en sont innombrables, — je ne puis être que votre amie la meilleure ; du moins, par l’affection et le dévouement ; mais une humble travailleuse qui élève son enfant et doit suivre le sillon où sa tâche est marquée.
« Vous le savez bien, et je ne puis l’oublier. Ce serait coupable à moi de le faire. Nos voies sont différentes. Il est probable que je ne me remarierai pas. Maintenant que j’ai goûté de l’indépendance, il me semble que je ne saurais plus m’en passer, et je ne crois pas que je sois encore capable d’aimer d’amour. Mon cœur restera à qui l’a possédé.
« Ainsi, n’appartenant à personne, je pourrai demeurer l’amie qui est à vous seul, qui aura toujours besoin de votre fraternelle tendresse, et comptera sur l’aide qu’elle pourrait être obligée de réclamer de vous, si jamais elle a besoin d’un conseil ou d’un soutien.
« De toute mon âme, merci de la joie que vous venez de me donner ; la plus intense peut-être que j’aie connue, dont le souvenir me tiendra toujours chaud au cœur et me sera un viatique.