Dans la prairie vaste qui avoisine le manoir des Huchettes, sur les hauteurs de Blonville, la kermesse s’épanouit. Le parc vient d’être ouvert à la foule qui, incontinent, a envahi les belles allées enguirlandées de massifs sous la découpure feuillue des branches.

Des boutiques de toute sorte y ont surgi, patronnées par de brillantes vendeuses.

Sous une sorte de tente, faite d’étoffes bariolées, Mme de Branzac elle-même, méconnaissable pour ses hôtes, s’est transformée en diseuse de bonne aventure ; et, le visage voilé, rappelle à ses visiteurs tels incidents cachés de leur vie privée, si précis, qu’ils en demeurent ahuris et vaguement inquiets. Elle, qui a l’esprit d’un démon malicieux, s’en réjouit royalement.

Ses fils sont devenus des acrobates, et, par leurs pirouettes audacieuses, excitent l’enthousiasme de la foule…

Toute la famille de Branzac s’amuse ; sauf le baron, ennuyé, mais résigné à subir l’odieuse fête que lui impose sa femme. Il se montre, d’ailleurs, maître de maison plein d’accueil, quoique agacé des propos moqueurs, des critiques, des sourires ambigus qu’il surprend sur les lèvres des visiteurs, des réflexions peu raffinées du public d’humble qualité, mêlé maintenant au tout-Deauville qui a été convié, pour le plus grand bien des pauvres.

Les curieux s’empressent afin d’assister en bonne place à la représentation du Cirque, imaginée par la cervelle fertile de Mme de Branzac, où Nicole va jouer le rôle d’étoile, en faisant de la voltige et de la haute école avec Jean, cavalier émérite, digne d’elle.

Bottée, en jupe un peu courte, un tricorne crânement campé sur sa tête blonde, elle est charmante et attend le moment de son numéro, en s’amusant, autant que les badauds, des facéties d’un de ses danseurs favoris, costumé en clown, dont la verve comique excite des rires toujours renaissants.

Près d’elle, silencieux, se tient Jean, qui est, lui, sans gaieté aucune. Nicole, se tournant vers lui, une joyeuse exclamation aux lèvres, le voit si sérieux qu’elle en est saisie et interroge :

— Qu’est-ce qui vous arrive ? Jean… Ça vous rase, aujourd’hui, notre Cirque ?… Pourquoi ?… Toute cette semaine, vous aviez l’air de vous en amuser. Vous avez un embêtement ?

Ses yeux clairs interrogent avec une chaude amitié qui amène Jean à répondre :