— Mais… mais nous allons goûter d’abord. Il est tard. Je meurs de faim. Vous, pas ? Sabine.
— Chère, le plateau n’est pas encore apporté. Nous avons le temps de faire un tour, n’est-ce pas ? monsieur Dautheray… Et voici justement Givres qui vient vous faire sa cour. Vous n’allez pas vous ennuyer !
En effet, un garçon plutôt laid mais infiniment chic, est au seuil de la loge, tout souriant d’arriver bon premier auprès de la jolie baronne de Lacroix. Il s’assied à la place laissée vide par Sabine ; cependant que les deux danseurs descendent les quelques degrés qui les amènent au parquet où glissent les couples.
Et, tout de suite, ils s’enlacent étroitement, comme l’exige le tango ; également souples pour suivre le dessin de la musique, sur laquelle, en perfection, se modèlent leurs mouvements.
La main de Jean s’appuie sur l’étoffe soyeuse et mince sous laquelle il sent le jeune corps autant que si Sabine était nue. Contre sa poitrine d’homme, frôle la délicate poitrine, libre de l’étreinte du corset. Les visages sont si proches qu’un imperceptible mouvement mettrait, sous les lèvres de Jean, la peau fraîche qui fleure le muguet, et dont un rose plus vif aux joues, souligne le triomphant éclat.
Ils n’échangent pas une parole, tout au plaisir des mouvements rythmés qu’ils goûtent intensément, l’un comme l’autre… A ce point qu’ils ne remarquent même pas l’attention flatteuse qui les suit, car ils sont, certes, parmi les meilleurs des danseurs de tango présents. Harmonieusement, ils déroulent leur marche lente, la jupe étroite de Sabine attachée à la silhouette masculine. Un étrange sourire erre sur sa bouche un peu entr’ouverte ; l’expression est lointaine des noires prunelles de velours…
Et lui, Jean, se livre tout entier à la jouissance de tenir entre ses bras une forme charmante et de s’abandonner au rythme d’une musique qui agit sur lui à la manière d’un parfum, violent et doux.
Au passage, son regard, un peu voilé, effleure le drap bleu pâle d’un uniforme. Et, soudain, un bizarre réveil se fait brutalement, une seconde, en son cerveau, des jours tragiques qu’il a vécus pendant plusieurs années…
Ces jours — dont il ne parle jamais — ont-ils vraiment existé ?… Y a-t-il si peu de temps qu’il se battait sans penser à rien d’autre, qu’il a connu les souffrances de la captivité, pendant sept longs mois ?… Dans cette atmosphère de plaisir, tout ce passé lui paraît invraisemblable… A ce point, qu’il secoue la tête, comme pour écarter un cauchemar…
Et la sombre vision disparaît.