— De sa tante ?

— La vieille sœur de mon beau-père qui vivait près de lui et avait élevé Marcel…

— Mais tu ne te plaisais pas en Alsace ?

— Oh ! si ! marraine. Je viens d’y passer des mois… bienfaisants, auprès d’une femme exquisément bonne… Mais il fallait bien penser à l’éducation de mon petit boy. Vous savez que ma fortune était très mince. Marcel avait un superbe avenir, mais encore peu d’acquis. Et la destruction de la scierie de Lauterbach avait tout à fait ruiné mon beau-père… Alors, étant donnée la cherté terrible de la vie, il faut bien que je me crée des ressources pour élever Bobby.

Elle n’a d’ailleurs pas l’air autrement effrayée de la perspective. Jean le constate ; et, de nouveau, Mme Dautheray considère, étonnée, cette veuve de vingt-quatre ans, qu’elle a connue gamine — puisque son père était le docte professeur qui avait pour mission de donner à Jean le goût de la science. Hélène et Jean sont de vrais camarades d’enfance ; car la fillette étant orpheline de mère, Mme Dautheray s’est beaucoup occupée d’elle ; d’où le nom de « marraine » qu’elle se faisait donner par l’enfant, sans que le sacrement y fût pour rien.

Elle s’intéressait d’autant plus à Hélène qu’elle lui voyait, sur son fils, une salutaire influence de sœur aînée, très raisonnable ; encore qu’en réalité Hélène fût de trois ans la plus jeune. Mais, grandissant solitaire, très développée intellectuellement par son père qu’émerveillait l’avidité de son cerveau, elle était une petite créature sérieuse et sage, ne craignant pas de dire son fait à l’écolier joueur qui l’avait adoptée comme confidente.

Il ont ainsi « poussé » l’un près de l’autre. Puis la destinée les a séparés ; si radicalement qu’aujourd’hui, remis tout à coup en présence, ils se regardent avec une même curiosité de comprendre ce que la vie a fait d’eux.

Tandis que Mme Dautheray interroge la jeune femme, pêle-mêle, sur son garçonnet, sur l’Amérique, sur l’Alsace, lui l’observe, cherchant à retrouver sa sérieuse petite amie, d’une réserve presque sauvage, dans cette Hélène inconnue qui cause devant lui avec une aisance de femme habituée à ne compter que sur elle seule.

Physiquement aussi, elle est tout autre.

La figure était blanche et mince, si mince que les yeux y semblaient immenses. Et voici que l’ovale trop effilé s’est délicatement arrondi. La peau a maintenant un éclat doré qu’avivent la lueur des joues, la fraîcheur des lèvres.