Intrigué, Jean se demande tout bas :

— Regrette-t-elle son mari ? Le mariage, en général ? Ou s’accommode-t-elle de son indépendance ? A-t-elle remplacé le mari par un amant ?

Mais cette dernière hypothèse, émise par sa cervelle masculine, il la rejette aussitôt. Il y a dans le regard, le sourire, l’attitude d’Hélène, un je ne sais quoi qui rend impossibles, les suppositions injurieuses sur l’emploi qu’elle fait de sa vie. Seulement, elle lui apparaît indéfinissable dans son expression de vaillante qui, malgré sa jeunesse, connaît déjà bien la vie.

Rien non plus d’une veuve accablée. Pas même, l’uniforme de deuil. Elle porte un tailleur de forme impeccable, d’un gris cendré très doux comme la toque faite de plumes lisses et soyeuses, sous laquelle ondulent les cheveux mordorés.

Jean cherche à se rappeler le mari, un ingénieur du Val d’Or, sensiblement plus âgé qu’Hélène, qu’il a tout juste entrevu au moment du mariage. Un garçon long et maigre, la physionomie froidement intelligente, des yeux autoritaires derrière un lorgnon. Très ambitieux, avec un « vouloir de fer », disait M. Dautheray qui l’appréciait fort. A une soirée chez sa femme, Marcel Heurtal avait rencontré Hélène dont la jeunesse avait instantanément conquis ses quarante ans. Et, encore qu’elle n’eût qu’une bien faible dot, il l’avait épousée. Depuis un an, elle était orpheline, sans famille proche et, toute seule désormais, ne pouvait qu’accepter le mari, pourvu d’évidentes qualités, que lui présentait, presque lui imposait sa « marraine ».

Soudain, Jean, qui regarde dans le passé, la revoit en mariée, singulièrement grave, si pâle. A peine, elle lui a dit au revoir ! Un rapide serrement de mains. Un bref « Adieu, Jean ! »

Il lui en a un peu voulu de cette brusque séparation. Est-ce que de bons amis comme elle et lui se quittent ainsi, tels des indifférents ?

Il ne l’a pas revue depuis ce jour-là. Il était en Angleterre quand elle a quitté la France aussitôt son mariage.

Jean est si absorbé par ses souvenirs et ses observations qu’il tressaille d’entendre la jeune femme s’exclamer :

— Jean, que vous êtes donc silencieux !