Il ajuste son lorgnon cerclé d’or, tandis que Mme Dautheray va quérir le portefeuille où s’abritent, pour Jean, les invites du Destin. Elle avance devant son frère une table volante, car elle sait qu’il tient toujours à être bien installé, et s’assied près de lui pour lui passer les diverses feuilles.
— Celle-ci est la dernière lettre reçue, ce matin, de Mme de la Vrillère.
— Bien… bien… Mais procédons par ordre. Ne sois jamais brouillonne, ma bonne Marthe ! Voici donc…
Méthodique, il se met à lire, prenant des notes, aussi précis qu’en son cabinet, alors qu’il vérifie les comptes qui établissent l’entrée, au Val d’Or, de nouveaux millions.
Puis, ayant lu et écouté les explications abondantes de sa sœur dont sa parole brève endigue le flot, il conclut, reprenant les deux missives de l’abbé et de Mme de la Vrillère :
— La proposition de l’abbé n’est pas à rejeter, vu la famille, la fortune, les qualités sérieuses de la jeune personne. Seulement, notre excellent ami termine son panégyrique en nous glissant que cette fille supérieure n’est pas jolie. Étant donnée son indulgence, je suis enclin à craindre qu’elle ne soit fort laide !
— Alors, il est inutile de la présenter à Jean, fait Mme Dautheray avec une spontanéité convaincue. Jamais il n’épousera une femme laide ou popote !… Il n’aime, malheureusement, que celles qui sont fringantes.
— Je le comprends ! marmotte M. Desmoutières, qui a gardé son faible pour les jolis visages. C’est pourquoi tu pourrais, d’abord, voir toi-même la jeune fille. En principe, j’opinerais plutôt pour le projet de la Vrillère. Les Serves appartiennent au meilleur monde… Je les connais bien… Mais je ne croyais pas que leur fille fût déjà en âge d’être mariée… Ah ! comme le temps passe ! Enfin, ma bonne Marthe, use de moi autant qu’il t’est nécessaire pour être renseignée, bien à fond, sur les partis présentés. Dans ces questions-là, l’expérience masculine est un facteur très important, que tu ne dois pas négliger.
Mme Dautheray incline la tête, sans songer même à se rebiffer. Depuis sa jeunesse, elle s’est entendu répéter, jusqu’à saturation, que la femme n’a qu’à se laisser guider par l’autorité de l’homme, devant laquelle, docile et reconnaissante, elle doit s’incliner. Et, n’ayant plus son mari pour remplir près d’elle cette mission de phare, elle s’attache à son frère, devenu sa lumière dirigeante.
— Oh ! je compte bien sur toi pour guider Jean dans son choix, mais je commence à désespérer qu’il le fasse jamais !