— Vous avez perdu ?… Pourquoi ?… Est-ce que votre intellect a souffert du choc des événements ? Ce serait bien regrettable ! Les événements !… Vous savez bien qu’il faut toujours les dominer… vous, le « roseau pensant »… Et pour y arriver, vous avez le travail… le viatique qui ne manque jamais !
— Oh ! je le sais ! fait-elle spontanément.
Tout de suite, elle regrette ce semblant de confidence, car elle sent sur elle l’attention observatrice de Raymond Barcane enfoui dans son silence, dont brusquement il sort, jetant de sa voix mordante :
— En vérité, madame, vous pensez comme mon père ! Un passionné du labeur ! Vous vous imaginez que le travail console ? Quelle illusion, c’est là !… Dites que, pour nous autres, intellectuels, il est un anesthésique, propre à distraire un moment la pensée, de notre peine… Mais la guérir ! Interrogez vos souvenirs, madame, et reconnaissez la vérité !… Dès que vous échappez au joug de l’effort, imposé par votre volonté, l’obsession de votre mal vous ressaisit…
Elle secoue sa jeune tête, résolue. Et, encore une fois, emportée par sa conviction, elle précise :
— L’obsession revient, soit… mais de moins en moins cruelle… Et un jour, nous nous apercevons que nous ne souffrons plus de ce qui nous était une torture… Ce qui, selon les cas, est très bon — une délivrance !… — ou triste infiniment…
— Triste !… Pourquoi ?
— Parce que rien n’est plus douloureux, parfois, que de se sentir consolé.
— Vous êtes de la race des sentimentales, madame ! riposte-t-il avec une ironie âpre, où il y a de l’amertume.
— Oh ! non… J’ai été élevée à bien trop sévère école pour avoir le loisir de cultiver la petite fleur bleue… Et puis, j’ai vécu cinq années en Amérique, dans une atmosphère de sagesse pratique…