— Malgré la tristesse de votre vie ?
— La tristesse ? Mais si je fais abstraction de mon deuil, je ne trouve pas du tout ma vie triste… Elle est très remplie, très variée, absolument indépendante, ce qui est, pour moi, un bien sans prix… Mon « vieil oiseau » et son ouvrage me plaisent. Je cours, pour lui, les bibliothèques, les musées et ensuite nous dissertons ; nous discutons ; quelquefois même, nous nous disputons… quand nos idées respectives sont en radicale opposition. Dans son cabinet, il vient des visiteurs plus ou moins dignes d’attention que, de mon petit coin, à ma table de travail, j’écoute, j’observe, rassemblant ainsi de modestes documents sur mes frères, les hommes… Oh ! non, ma vie n’est pas triste !… D’autant que, dans la colonie américaine, j’ai retrouvé quelques bonnes relations et, de plus, rencontré aussi des physionomies originales dans la pension de famille où j’ai gîté lors de mon arrivée à Paris.
Jean sent bien que la jeune femme est absolument sincère. Mais, malgré lui, il laisse échapper :
— Toutes ces distractions, Hélène, c’est pour votre cerveau… Mais, aussi, vous avez un cœur.
Il n’oserait ajouter :
— Et un corps de vingt ans.
Elle mordille à belles dents une galette et réplique :
— Pour le cœur, j’ai Bobby qui est pour moi l’univers et le remplit… En ce moment, je suis heureuse… Autant que je puis l’être…
— Vous êtes une femme d’espèce peu commune ; et je comprends… c’était cela dont je voulais vous parler, que vous intriguiez un monsieur qui, apprenant, par l’effet d’un hasard, que je vous connaissais, m’a beaucoup parlé de vous… Beaucoup ! Même plus que je ne l’aurais désiré.
Elle a cessé de boire son thé et le regarde stupéfaite :