— Je comprends maintenant, Hélène, pourquoi je vous trouve toujours devant votre bureau à écrire… Je suis sûr que vous devez le faire très bien !
— Moi, je suis fort loin d’avoir votre confiance !… Et je voudrais même bien recevoir un avis… très sincère, et surtout compétent, sur la valeur de mes élucubrations… Si je n’ai aucun talent, présent ou à venir, je les brûlerai… et je n’écrirai plus que pour moi toute seule… afin d’oublier…
— Écoutez, Hélène, je n’ose vous demander de me montrer quelques-unes de vos œuvres, car, quoique liseur passionné, je n’ai aucun droit de me transformer en critique… Mais j’ai quelques très bonnes relations littéraires, et je pourrais, je crois, vous avoir l’avis que vous désirez…
— Oh ! que ce serait bien !… Jean, vous êtes délicieux ! Mais vous me garderez le secret, n’est-ce pas ? Il faut avoir pitié de mon chétif amour-propre, qui va peut-être recevoir une formidable punition de mon audace… Pourtant, tout de même, il me faut essayer… Si je pouvais faire quelque chose, dans la carrière des lettres, ce serait une telle chance pour moi. Et puis, quand j’écris, je ne regrette ni ne souhaite plus rien… Je vis avec les enfants de mon cerveau… Vous comprenez pourquoi il m’est impossible de m’« ennuyer » !
Elle l’interroge de ses prunelles lumineuses où la pensée rayonne, irradiant sa délicate figure ; et Jean se dit que si elle a ce visage quand elle cause avec Barcane, il n’y a rien de surprenant à ce qu’il soit si vivement occupé d’elle. Ce qui est bien fâcheux, songe-t-il sagement.
— Je comprends très bien votre impression, Hélène, car ma peinture me fait vivre aussi dans un monde enchanté… Mais, dites-moi, avez-vous parlé au grand homme de vos essais littéraires ?
— Oh ! non… C’eût été bien trop intimidant ! Je ne lui ai même pas avoué que je m’étais amusée à suivre son conseil et à esquisser une pièce de ma façon sur le sujet que nous avons discuté ensemble. Raymond Barcane appartient, en somme, au même genre que son père : c’est une façon de porc-épic courtois. Et extraordinairement mondain, malgré ses phrases de misanthrope… Il intéresse, bien plus qu’il n’attire la confiance !
— Il vous intéresse ? vous, Hélène.
— Oui, beaucoup… Il a une pensée vraiment puissante, un tour d’esprit paradoxal et âpre, pas banal du tout, une psychologie aiguë, tout à fait savoureuse en son espèce… Il me fait penser à un scalpel qui serait manié avec une autorité… éblouissante…
— Quel éloge ! fait Jean, secoué d’une impatience instinctive.