Ah ! que j’en revois donc de ces ombres qui ont été moi, qui semblent des mortes et que je retrouve, mystérieusement vivantes, dans cette maison où elles m’attendent pour me parler du passé.

5 juillet.

Avant de quitter Paris pour Saint-Moritz, mon premier dîner de « garçon » — ou de veuve — présidé par père… Suis-je assez correcte quand je m’en mêle !

Des intimes seulement, — et des meilleurs, — masculins et féminins. Parmi eux, mon « ami », bien entendu.

Une jolie table, fleurie capricieusement à ma fantaisie ! Une causerie à l’avenant où tous, nous lançons, pêle-mêle, des folies et des aperçus infiniment justes et sages, accommodés de toute sorte. Puis une orgie de musique, de très bonne musique.

Pour la première fois, — depuis si longtemps, que je ne trouve plus de date à préciser — je me sens gaie, je m’amuse aussi complètement qu’une gamine. Mon cœur et mon esprit ont soudain rajeuni, et oublieux de leur misère, par je ne sais quel miracle, ils se jettent sur le régal que leur offrent les minutes présentes. Ce soir, mon moral respire ; et cela me grise d’une allégresse imprévue.

Je suis ravie de tout, du visage que me renvoient les glaces ; de ma robe qui m’habille à souhait ; de ma cervelle qui se montre à la hauteur de ma figure et de ma robe… Bref, je suis aussi stupide qu’une bambine, transportée de plaisir pour une première soirée.

Mon ami, je m’en aperçois tout à coup, ne paraît pas fort apprécier ma transformation qui me le fait un peu négliger parce que… — c’est horrible à avouer ! — parce que je me suffis à moi-même, ce soir.

Un remords me rapproche de lui tandis que tous bavardent autour du piano, et, bien gentiment, je lui glisse avec un sourire de conciliation, tout chaud de bonnes intentions :

— Monsieur mon ami, pourquoi cette grave figure ?… Vous vous ennuyez ?… J’en serais si fâchée !… Je vous en prie, tâchez de vous amuser un peu, à mon exemple !