Encore une dépêche de Robert, cette fois pour m’annoncer son installation à New-York. Il me comble de son souvenir qui m’est plus facile à accepter que sa présence.

12 juillet.

Oui, j’adore voyager, surtout maintenant où ce m’est un bienfait qu’un intérêt quelconque, même la banalité ou la force brutale des faits matériels, m’arrache à moi-même. Et cependant, les départs, aux dernières heures, me précipitent dans un gouffre de tristesse ! Il sonne toujours une heure où, devant mon home dépouillé de son aspect familier, — tentures enlevées, meubles ensevelis sous les housses, bibelots, fleurs, portraits disparus ; devant les malles où mes robes s’allongent telles de petites mortes fragiles en leur dernier asile, il sonne fatalement une heure où je ne comprends plus du tout le désir qui m’a poussée hors de mon « chez moi » harmonieux. Pourquoi aller vers les logis inconnus où ma nervosité d’impressions devra s’acclimater, souffrira du désarroi des installations d’un jour, de l’atmosphère surchauffée des tables d’hôte, de la banalité des salons pareils à des halls d’attente.

Alors, je n’éprouve plus un atome de plaisir à entreprendre mes courses vagabondes… Si le réseau des circonstances ne m’enserrait, ne tendait derrière moi la barrière qui m’oblige à poursuivre en avant la route que j’ai choisie, sûrement, au dernier moment, le courage me manquerait pour partir. Si fort se ravive le sentiment de l’à quoi bon ?

Instruite par l’expérience, je laisse, impassible, monter la crise qui s’approche. Car après-demain soir, je pars. Mon gîte devient inhospitalier, en sa tenue d’été… Je ne le reconnais plus ; j’ai hâte de le fuir… Et pourtant qu’il m’est dur de le quitter ! Lui seul, je regrette de laisser derrière moi…

Car aux êtres, je manquerai si peu que la séparation m’en devient facile ! Père a ses distractions personnelles qui l’occupent largement. Mon petit papillon, jusqu’à son propre départ, est la proie des couturiers et modistes et elle donne tous ses loisirs sentimentaux au regret d’avoir dû quitter l’amie d’élection… A elle, non plus, mon absence ne pèsera guère. Un seul sentira, du moins un moment, la morsure de la séparation. Mais il a toute sorte de raisons pour guérir vite…

Ah ! je peux partir, vagabonder, bien libre, sur des routes étrangères, — comme je pourrais disparaître définitivement du monde… Avec aucun être, je n’ai plus d’attache ; nul cœur ne me retient…

13 juillet.

Hier soir un mot de Meillane, que je trouve en rentrant de dîner chez père.

Mon amie, puisqu’il me faut vous dire adieu, je voudrais que ce ne fût pas dans le salon plein de monde où tous veulent vous accaparer. Encore une fois, pardonnez-moi d’être un exigeant individu et soyez très bonne… accordez-moi un dernier instant pour moi tout seul. Qui sait, vous l’avez dit, si jamais nous nous retrouverons ainsi !