Je regardais, à mes pieds, ces demeures où vivaient des êtres qui tous m’étaient inconnus ; ces rues à travers lesquelles j’étais la passante étrangère qui traverse et ne revient pas.
Ah ! que Paris me semblait loin !… Et bien lointaine aussi, cette Viva que troublait si profondément, il y a deux jours, l’adieu d’un ami ; la Viva qui, toute la nuit, dans son wagon, avait aimé la senteur des œillets se fanant à son corsage, reçus à la dernière heure de cet ami…
Et curieusement, les yeux un peu sévères et un peu moqueurs, je la contemplais, cette Viva qui avait été moi quelques heures et que je ne comprenais plus bien, gagnée par l’indifférente sérénité des choses.
Saint-Moritz, 18 juillet.
Et maintenant Saint-Moritz. Presque me voici installée dans mon home de passage. Car, tout de suite, je me suis évertuée à lui donner un air de « chez moi ». Quelques gravures, des photos qui me suivent partout, mes bibelots d’écriture et de toilette, des fleurs, mes livres, des voiles de broderie dispersés sur les meubles. Et ma chambre, le petit salon qui lui est adjoint, ne ressemblent vraiment plus trop à des pièces d’hôtel.
L’un et l’autre ouvrent sur un balcon-terrasse, d’où mes yeux suivent sans se lasser l’étincelant ruban de l’Inn, à travers les prairies, veloutées par l’herbe haute. Tout près, devant ma fenêtre, l’émeraude liquide du lac, sertie par la forêt des sapins qui, accrochés à la montagne, se dressent vers les sommets ensevelis sous la neige.
D’un précédent voyage, j’avais conservé le souvenir de cet hôtel, placé hors de la cohue dont le flot roule incessamment à travers la voie grimpante qui, du lac, escalade Saint-Moritz Dorf. Il m’apparaissait comme une oasis, alors que pour suivre mon époux je devais gîter dans quelque somptueux caravansérail, bondé par la foule cosmopolite.
Ici, c’est un calme de terre promise dont je subis l’apaisement, de toute ma volonté. Les heures… — les heures du jour surtout… — fuient je ne sais comment, sans que je songe à en décider l’emploi, à en compter le nombre.
Résolument je me plonge dans une vie toute végétative. Je me grise de soleil. Je bois l’air vif qui a la saveur d’une eau glacée… Je me lasse en des courses vagabondes ou en des flâneries capricieuses dans le vieux Saint-Moritz qui m’amuse, avec son air de grand village envahi par la civilisation des villes.
Et ainsi faisant, je ne réfléchis pas ; je ne regarde pas vers l’avenir ; je ne me souviens pas… A peine, je pense. Je n’ai plus que des yeux et des muscles.