Aujourd’hui, ma capricieuse humeur m’avait jetée vers Samaden que j’avais envie de revoir ; où le train m’a déposée avant de filer sur Pontresina.

Un ciel d’une idéale pureté. Pas même un flocon de nuage. Un infini bleu où palpitent les rafales d’un vent violent, tout parfumé d’une senteur d’herbe chaude, de foin coupé, de neige vierge, la neige immaculée de la Bernina dont les glaces étincellent en pleine lumière, marbrées d’ombres bleues, veinées par le sillon des crevasses.

Aussitôt hors du wagon, je laisse de côté les rues ensoleillées et m’en vais vers la montagne. Je grimpe sans but, pour le seul plaisir de grimper, vers un bouquet d’arbres que j’aperçois, dressé au-dessus des prairies qui s’élèvent en terrasses. A mesure que je monte, grisée d’air vif, les rafales m’enveloppent plus violentes, si rudes parfois que je m’arrête haletante, ma robe enroulée autour de moi, tandis que les longs pans de mon voile palpitent en ailes déployées. Et c’est une exquise sensation de vol !

Je ne sens plus nulle lassitude. Je vais vite, vite, dominant, peu à peu, la petite ville souriante dont les clochers se hérissent à mes pieds, les rues s’entre-croisent, striées d’ombre et de clarté.

Je vais, humant cette brise qui a, sur mes lèvres, le goût de l’eau glacée. J’atteins le bouquet de mélèzes.

Et soudain, c’est un calme prodigieux. Les tourbillons fous se brisent devant ce voile de feuilles.

A peine, un bruissement dans les branches pailletées de soleil ; une ondulation fuyante, sur l’herbe haute, d’un vert éclatant, moirée d’ombres transparentes, que broutent, sous les mélèzes, des vaches paresseuses, devant un chalet qui sent le bois frais. La sonnerie argentine de leurs cloches tinte dans l’air chaud. Loin, aussi loin que mes yeux puissent voir, des cimes fuient les unes derrière les autres, découpant leur profil de neige sur l’intense outremer.

Ah ! que je comprends le saint d’Assise et ses cantiques extasiés devant la splendeur des choses créées ! Si fort je la sens et j’en jouis que, passionnément, je me prends à répéter :

— Que c’est beau ! que c’est beau !

Sans m’apercevoir que je parle presque haut, que je ne suis pas seule, qu’un promeneur est allongé nonchalamment dans l’herbe, à quelques pas de moi, devant le même spectacle dont je m’enivre.