J’avais refusé de dîner chez Marinette qui, tout à fait rassurée sur le sort de Robert, avait, ce soir, cercle « intime »… Or, j’ai expérimenté comment elle conçoit l’intimité ; et, en ce moment, j’ai une terreur presque maladive du monde et de sa curiosité à mon endroit.
Je regagnais l’hôtel par le chemin du lac, l’âme si meurtrie que même l’apaisante douceur du crépuscule n’avait plus sur elle sa puissance de baume. Ah ! quelle angoisse cachait mon air de promeneuse, alors que j’avançais, lente, sous les arbres, les yeux errants sur le lac d’eau sombre.
Brusquement, à un détour, je me suis trouvée face à face avec lui, Meillane, qui venait en sens contraire.
Tous deux, nous nous sommes arrêtés, sans un mot, sans même nous tendre la main ; je me le rappelle maintenant. Mais nos regards s’étaient jetés l’un vers l’autre. Un silence de quelques secondes.
Puis, une exclamation a jailli de mes lèvres qui tremblaient, avant que ma volonté les eût closes :
— Nous ne sommes donc plus amis ?
— Qui peut vous faire croire cela, madame ? Oh ! je suis toujours à vous, bien à vous !
Il s’est arrêté ; mais il continuait à me regarder avec une expression que j’ignorais dans ses yeux, une sorte de sévérité âpre et ardente, — tant d’amertume aussi !…
Et ainsi, il ressemblait si peu au Meillane de Samaden, que la terreur du « jamais plus » m’a mordu le cœur. Alors, sans me comprendre, lui que j’avais cru mon ami, il m’abandonnait à l’heure même où j’aurais eu tant besoin de le trouver ?… Il ne le devinait pas, lui si clairvoyant !
Ma peine a été si forte que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je me suis détournée vite, me reprenant à marcher.