— Désirez-vous déjeuner maintenant ?

— Oh ! non !… Je vous en supplie, fuyons tous ces gens… Allons où nous pourrons mieux savourer cette beauté !

— Venez alors, mon amie.

Et nous partons vite, par un sentier qui, à travers les pins, coupe la nappe rose des bruyères.

Mais, brusquement, nous sommes devenus graves. Nous ne causons plus. Il y a trop de silence autour de nous… Dans cette solitude, allons-nous pouvoir taire encore ce qu’il ne faut pas dire ?…

Dans un éclair, je conçois la folie de cette promenade solitaire avec l’homme qui m’a réveillé le cœur ; et sous ma capeline fleurie, je penche la tête, comme s’il était trop lourd, — lourd de quoi ?… — le regard dont je me sens enveloppée par celui qui marche, sans parler, derrière moi.

Soudain, je m’arrête court. Devant nous, c’est l’abîme, défendu par un parapet de bois ; c’est le ravin gigantesque où s’engouffre un chaos d’arbres et de roches… Tout autour, les cimes géantes, fuyant à l’infini, marbres d’ombres de velours, leurs déchirures ouvertes sur des lointains de pastel.

Et puis le silence. Un silence formidable ; mais aussi un silence vivant, où vibrent des bruissements d’insectes, des vols d’oiseaux, la houle de la brise dans les sapins, le craquement sec des branches incendiées par le soleil… Et sur mon visage, le souffle qui sent l’herbe brûlante, la résine, la neige, les fleurs sauvages…

Il m’a rejointe avec une exclamation :

— Oh ! prenez garde, ne vous penchez pas ainsi !