24 août.

Hier soir, je pensais à nous, incapable de m’endormir. Une étrange idée, tout à coup, a déchiré le sombre tissu de ma rêverie. Une idée qui m’a secouée d’un sursaut de révolte. Une idée sortie de quelles profondeurs ? « Justement parce que j’aime mon ami du meilleur de mon âme, je devrais me refuser à lui, car je vais lui apporter difficultés et tourments de toute sorte… »

Cela est si évident que ma révolte s’est brisée… Je ne m’illusionne pas ; il lui faudra renverser combien d’obstacles pour faire accepter aux siens, à sa mère, son mariage avec une femme divorcée qui, même pour sa carrière, peut devenir une entrave !

Dans le monde auquel j’appartiens, le divorce est un acte très simple, naturel et logique. Mais dans le sien, fidèle aux principes d’antan, ce n’est qu’un mot. Pour ces gens d’autre race, aucune puissance humaine ne peut délier la femme du serment conjugal. Ma mystique maman aurait pensé ainsi…

Peut-être, moins difficilement, ils admettraient que je devienne sa maîtresse ; la faute alors n’est pas irréparable.

Sûrement, — et je le conçois !… — sa mère a rêvé pour lui une épouse d’autre sorte qu’une femme déflorée par la vie. Certes, je suis ce que l’on appelle couramment une honnête femme. Mais de cette honnêteté, je n’ai pas le droit de me faire gloire ! Si je me suis farouchement gardée depuis notre séparation avec Robert, ce n’est pas souci de la vertu, comme disent les gens sages ; c’est que mes souvenirs suffisaient à écarter l’ombre même de la tentation. Le mariage, tel que je l’ai connu, m’a donné un culte de nonne pour la chasteté. J’en suis sortie avec une soif éperdue de pureté pour mon corps, autant que pour mon cœur. Et ma solitude a été vraiment une eau lustrale, si bienfaisante que, dès lors, d’instinct, j’ai fui tout ce qui ressemblait même à l’ombre d’une souillure…

Mais ce n’est pas de la vertu, cela, puisqu’il n’y a eu dans ma sagesse, ni effort, ni lutte, ni tentation. Je le sais bien que j’ai refusé mon corps, mes lèvres même, simplement parce que les livrer m’aurait fait horreur. Et l’impression est si vivace en moi que, même de lui, jusqu’alors… j’aime par-dessus tout la caresse des mots…

Et puis encore, sa mère, il l’a dit devant moi, est une chrétienne fervente. Alors comment, dans sa conscience de catholique, acceptera-t-elle que son fils, son unique fils, vive pour l’amour d’une femme en rébellion avec la loi formelle de sa religion ?… A cause de moi, ils se feront souffrir l’un l’autre, eux en ce moment si unis… Car elle ne sait rien encore, sur ma prière… A quoi bon parler maintenant d’un avenir trop lointain ?

Chez lui, les croyances ont été emportées par le flot. Et puis, il me veut si fort que, pour aller à moi, il les écarterait comme un fétu de paille. Mais… mais ne garde-t-il pas, peut-être à son insu, l’empreinte des enseignements auxquels nos mères ont cru, dociles, et n’éprouvera-t-il pas, je ne sais quel subtil regret d’être contraint de les transgresser ?

Est-ce que moi-même qui me jugeais une affranchie, je ne découvre pas ceci, dont je suis stupéfaite : ce sera pour moi une barrière à franchir, ce divorce qui me sépare de l’Église, à laquelle, pourtant, je me croyais devenue étrangère.