— Adieu, madame. Soyez sage… autant que vous êtes vaillante.

Je suis sortie ; comme sort une dame en visite. Sur le seuil, nos yeux se sont encore rencontrés. Qu’y avait-il, au fond des miens ?… Un désespoir glacé, sans pleurs ni cris. Dans les siens, — était-ce une aberration de mon esprit surmené ? — il m’a semblé trouver une espèce de sympathie compatissante. Peut-être, après tout, si habitué fût-il à voir souffrir, il avait pitié de la pauvre chose, fragile et menacée, que je sais être maintenant.

Mais ni l’un ni l’autre, nous n’avons rien dit de plus. Ce que nos bouches n’articulaient pas, nos pensées, silencieusement, se l’avouaient en cette dernière minute. Ah ! il y a des intuitions qui ne trompent pas !

J’ai descendu l’escalier lentement. Oh ! oui, lentement… Mes pieds, d’ordinaire si légers, semblaient devenus lourds infiniment ; c’est qu’ils soutenaient une créature écrasée. Tout bas, je murmurais : « Mon amour, mon pauvre amour, vous m’êtes cher plus que ma vie… »

Et mon cœur était broyé par une douleur que jamais encore je n’avais connue.

Sous la grand’porte, je me suis arrêtée, éblouie. Une nappe de soleil ruisselait sur la chaussée poudreuse. Au-dessus de ma tête, le ciel était de ce bleu ardoisé des jours d’orage. Des voitures, des passants, circulaient. Devant moi, coulait le torrent de la vie… Et je le regardais, me demandant combien de temps encore il allait m’emporter !

La question est montée à mon cerveau du plus profond de mon être… Et je ne sais quelle horrible conviction m’a étreinte que, pour moi, la vie était close. Pas une fois, le docteur ne m’avait dit : « Soyez sans inquiétude, vous n’avez rien à craindre. » Au contraire, il avait apporté une insistance obstinée, lourde de sous-entendus, à me recommander un traitement immédiat…

Et tandis que je songeais ainsi, ouvrant d’un geste machinal mon ombrelle, pour m’aventurer dans la rue sans ombre, un souvenir, tout à coup, a surgi des brumes de ma mémoire. L’anecdote racontée chez Marinette, par le docteur Valprince. La fraîche jeune femme venue pour le consulter, nullement inquiète et que, tout de suite, il avait reconnue atteinte d’un mal qu’on ne guérit pas.

Un frisson m’a secouée. Oh ! Dieu, pourquoi est-ce que je me rappelais cela ? Avais-je là cette réponse inutilement demandée au docteur Vigan ?… Une épouvante me saisissait. Dans cette rue ensoleillée, je me sentais aussi perdue qu’au milieu des ténèbres. Alors, vite, je suis partie pour regagner ma maison. Ainsi une bête blessée va se cacher dans son trou. J’ai traversé mon appartement désert, où les volets étaient clos, les meubles et les tentures disparus sous les voiles d’été, où mon pas heurtait les parquets sans tapis. J’ai gagné ma chambre, moins inhospitalière, là, il y avait des fleurs, des livres, mes bibelots familiers. J’ai écarté les persiennes ; il me semblait que j’étouffais. Le soleil avait disparu ; et les nuées d’orage plombaient le ciel obscurci. J’ai rejeté mon chapeau, mes gants, et je me suis abattue dans une bergère, les mains serrées, broyée par l’angoisse. Et déjà pourtant, essayant d’instinct, tant il y a de ressort dans mon être, de remonter la pente de l’abîme, vers lequel je me voyais précipitée…

Mais en même temps ; je sentais que je ne pouvais pas lutter… que je voulais l’impossible. Mon esprit se débattait dans le vide avec sa coutumière force de résistance… A quoi se fût-il rattaché ? Mon impression était plus forte que tout raisonnement. Et puis, c’était horrible, ce dégoût de mon propre corps, qui m’envahissait, à l’idée du mal vivant en moi comme un animal méchant, agrippé sur une proie.