La maison de mon enfance ! Avec quelle ivresse poignante je l’ai retrouvée !… Aujourd’hui, j’y suis seule. Père est allé à Paris. Il devait rentrer à la fin de l’après-midi. Mais une dépêche est arrivée, m’annonçant qu’il était retenu et ne reviendrait que demain, dans la matinée. Le soir, apparaîtront pour dîner tous les invités.
Faut-il que l’épreuve de mercredi m’ait bouleversée ! J’en suis, en ce moment, à désirer la venue de ces visiteurs qui m’aideront à fuir la hantise de l’avenir dont je n’arrive pas à me délivrer. Aujourd’hui, pourtant, je ne suis pas trop mal parvenue à ne pas penser, grâce à de prosaïques occupations de maîtresse de maison. Car dès que je suis à l’Hersandrie, père se décharge sur moi de tous les soins d’organisation. Je me suis donc appliquée à être la parfaite ménagère qui prépare l’installation de ses hôtes. Ah ! il y a une chambre surtout que j’ai soignée ! où demain, moi-même, je porterai les fleurs…
Ce matin, pour m’aider à être vaillante, est venue la chère lettre quotidienne. J’ai eu l’enfantillage de la glisser dans mon corsage même, pour qu’elle frôle l’endroit maudit, dans ma poitrine. Et je l’ai lue et relue pendant la course que j’ai voulu faire à travers les belles allées de la forêt où l’herbe pousse drue entre les bruyères pourprées. Là, j’ai retrouvé des lambeaux de ma vie, accrochés aux fougères roussies par l’été, errant dans la senteur des sapins, de la mousse fraîche, dans les lointains pâles sur lesquels, tant de fois, mes yeux se sont posés.
Même jour, 10 heures du soir.
Quand j’ai eu bien trotté tout l’après-midi, d’un bout à l’autre de notre vaste demeure, je me suis aperçue que j’étais très lasse. Alors, je me suis laissée tomber sur une chaise basse, devant ma fenêtre grande ouverte, aspirant, avide, l’odeur de la forêt que le vent m’apportait.
C’est ainsi que m’a découverte, en venant chercher un ordre, notre vieille Françoise, la fidèle femme de chambre de père, qui m’a vue toute petite, me traite comme si j’étais son nourrisson, me morigène et m’adore à sa manière, un peu bougonne.
Elle m’a trouvée oisive, les yeux agrandis par un cerne, et s’est exclamée :
— Madame Viva, vous vous êtes trop fatiguée ! Monsieur ne serait pas content…
— Je me repose maintenant, Françoise.
— Il est bien temps, ma chère fille. Vous avez une figure pâlotte… Ah ! comme vous ressemblez à votre maman, ainsi… Vous ne vous la rappelez pas, la pauvre madame.