Cette fois, je le regarde en face. Je vois alors passer dans ses yeux un tel éclair de joie que j’en suis saisie. Une seconde, il a semblé un être qui vient d’échapper à un abîme. Jamais je n’aurais imaginé que père pût, à ce point, redouter de me trouver pareille à tant d’autres qu’il n’a jamais condamnées, même plus, qu’il a approuvées plus d’une fois. Ah ! quel mystère dans nos jugements !

Et je continue :

— Jacques de Meillane n’a été pour moi qu’un ami… mais un ami comme jamais je n’aurais imaginé en pouvoir rencontrer. Et pour cela, je l’aime… Oh ! de toute mon âme, avec ce qu’elle enferme de meilleur !…

Ah ! enfin, enfin ! il y a quelqu’un devant qui je peux proclamer l’amour qui aura été ma suprême joie !

Père me contemple avec une sorte d’effroi :

— Tu aimes Meillane !… Toi si désabusée ?…

— Sait-on jamais comment un miracle se fait ?… Oui, père, je l’aime… Si bien des… obstacles ne nous séparaient, à cette heure, je deviendrais sa femme. Et ce serait pour moi le paradis même !… Mais je ne serai pas sa maîtresse.

Entre les dents, père murmure :

— Quelle femme peut être sûre de cela, quand elle aime !

— Dans quelques semaines, père, il sera parti. Si j’avais voulu être à lui, bien facilement et bien souvent, j’en aurais eu l’occasion cet été… Mais je ne le voulais pas… Je ne le veux pas.