Et je le laisse aller, parce que j’ai envie d’être seule avec mes poussins et que je n’ai que faire de ce passant qui raccommode si bien les chemins de fer en panne et s’amuse à me regarder jouer !
4 avril.
Une radieuse journée printanière pour mes trente ans qui viennent aujourd’hui. Je l’avais oublié. Le hasard d’un coup d’œil sur le calendrier me l’a rappelé.
Ai-je seulement trente ans ?… J’ai la sensation d’avoir si longtemps vécu déjà que j’en suis lasse… oh ? tellement ! Et d’après les prévisions humaines, que d’années encore devant moi !
Trente ans, que je suis arrivée, petite créature frêle, destinée à demeurer unique entre les deux êtres auxquels je devais d’être amenée dans le vaste monde.
En regardant vers ce passé tout blanc, j’y vois aussitôt le visage de ma douce maman, si étrangement unie à l’être de violente volonté, âpre à la jouissance, que mon père incarnait, autrefois comme aujourd’hui. Certes, elle lui était précieuse, et il avait pour elle une espèce de culte — dont mes souvenirs d’enfant gardent le parfum. Mais, je l’ai compris plus tard, sachant alors quelle nature était la sienne, je ne me suis pas étonnée, il n’était pas, il ne pouvait pas être le prêtre fidèle, absorbé dans son culte. Il lui fallait plus que la délicate créature, presque toujours immobilisée sur sa chaise longue.
En souffrait-elle ?… Aujourd’hui je le crois. Mais dans ma candeur de petite fille, je ne m’imaginais pas que son doux visage pût avoir une expression autre que celle qui éclairait le regard mélancolique, tendre et si profond, ce regard des êtres qui vivent beaucoup en eux-mêmes !
Ma frêle petite maman, je le devine, votre royaume était triste, bien que la flamme qui, secrètement, y brûlait, fût une âme d’ardente pureté, mystique et généreusement résignée. Mère, comme vous m’avez légué, avec votre intensité de vie intérieure, le hautain souci de n’en rien trahir aux indifférents !
De père, je tiens cette puissance de volonté qui désoriente les gens, trompés par mon apparence de statuette fragile. Lui, encore, m’a donné son indépendance dédaigneuse devant l’opinion, cette soif de bonheur, cette fougue impérieuse pour l’atteindre, que j’ai eues jadis… quand j’étais jeune, aux jours radieux de mes vingt ans !
Quelle ardente gamine j’ai été, jusqu’au moment où mère a disparu ! J’avais dix ans. Alors, je me souviens, sous le coup qui s’abattait sur moi, je suis devenue une sauvage petite fille, silencieuse, repliée sur elle-même, qui, dans le secret de son être, vivait passionnément.