Et puis, les années ont fait leur œuvre. Près de moi, il y avait désormais une amie de maman qui, sans fortune, avait accepté la tâche de m’élever ; car c’était une œuvre que père, à aucun point de vue, n’eût assumée. Et cette amie de maman était devenue la mienne, ma « grande amie », comme je l’appelais ; l’amie par excellence ; celle qui comprend tout, parce qu’elle est l’intelligence, la bonté, l’abnégation.
Que serait-il advenu de ma destinée si elle était restée près de moi ? Mais, après avoir vécu pour mon bien, tant qu’elle s’est jugée nécessaire à l’enfant qui lui était confiée, elle est partie vers la destinée qui était son étrange idéal, depuis sa jeunesse ; elle est entrée au Carmel. Et j’ai épousé l’homme que j’aimais… Pour mon malheur !…
Mais après tout… j’ai eu deux années environ d’ivresse folle ! Ai-je le droit de me plaindre, parce que je les ai cruellement payées ? Peut-être que non…
Seulement, je ne suis ni une sainte — pas même une chrétienne, moi qui n’ai plus de foi, — ni une stoïcienne, ni tout bonnement une sage résignée… Quand je cherche dans mon être moral, — comme on observe les images dans l’eau profonde d’un puits, — je trouve une isolée parmi la foule des êtres qui, par instants, éprouve, douloureuse à en crier d’angoisse, le sentiment d’une solitude où elle s’engloutit, ainsi que dans un abîme.
Mais cela, les gens que je coudoie n’en soupçonnent rien ; et il n’y en a guère — s’il y en a, même ! — qui découvrent, au fond de mes yeux, la mélancolie terrible de ceux qui n’espèrent plus rien. Car je suis demeurée la sauvageonne qui prétendait connaître seule les tempêtes de joie ou de chagrin dont frémissait son âme, palpitante comme une voile, à tous les souffles. A Robert même jadis, j’ai livré mon corps ; mais jamais mon âme — qu’il ne me demandait pas d’ailleurs.
Et ce n’est pas pour moi, que j’entends certains, des heureux, en général, proclamer que « la tristesse, c’est de la neurasthénie. Il n’y a qu’à n’y point faire attention, en s’occupant ».
Oui, les travaux forcés. Mais il y a mieux, le détachement sublime que prêche l’Imitation. Ou encore l’indifférence mortelle qui m’envahit peu à peu, ainsi que se forme la glace sous la morsure de l’hiver.
Que c’est vide, une existence où l’on n’a ni pain à gagner, ni but à atteindre, ni espoir ; ni rien de ce qui donne à la vie un prix merveilleux !
Ah ! bienheureuses, celles que le travail nécessaire arrache à la conscience de leur misère !
Bienheureuses, celles qui, tout le jour, peinent pour l’homme et les petits qu’elles aiment !