Les coudes dressés sur la table à écrire, elle avait le menton appuyé sur ses mains jointes, un air de parfait je m’en fichisme, le regard songeur et la bouche moqueuse… Moqueuse en cet instant surtout, où elle constatait à quel point sa forme périssable gardait bien les mystères de son jardin secret.
Chère petite forme périssable, de votre discrétion combien je vous ai de gré !
Mais, ce matin, vous m’intéressez moins que le large ciel où le vent entraîne des nuées éperdues. Pour le mieux contempler, j’ai laissé tomber ma plume sur le buvard qu’elle a strié d’un trait obscur. Et j’ai regardé l’eau gicler contre mes fenêtres closes, jouissant avec un plaisir égoïste d’avoir l’abri de ma grande chambre claire où, dans la cheminée, crépitaient les bûches, — j’ai l’horreur des calorifères ! — où flottait la senteur d’une botte de violettes dont la chaleur du foyer exaltait le parfum printanier.
Et les minutes ont coulé… longues ?… brèves ?… Je l’ignore. Qu’importe d’ailleurs ! A moi seule, je dois compte de mon temps, dont je n’ai que faire, hélas !
Ce m’était un délice de demeurer ainsi, sans obligation de vouloir, d’agir, ma pensée vagabonde ressuscitant la soirée d’hier.
Pour en noter les incidents, j’avais pourtant saisi ma plume ; puisque ce m’est devenu un besoin de causer avec moi-même Geneviève Doraines, mon unique confidente.
En vérité, cette soirée d’hier a été flatteuse à souhait pour l’orgueil du maître dont je porte le nom. La première de son nouvel opéra-comique, La Danaïde, a pris l’allure d’une manière de triomphe. Triomphe pour le compositeur. Triomphe pour l’interprète. Tous deux unis par les attirances souveraines de l’art et de l’amour… Est-ce de l’amour ?… Après tout, oui, c’est ainsi que cela s’appelle, en général… Tous deux, instruments ultra-sensibles qui ont réalisé, hier soir, l’un par sa musique, l’autre par sa voix, une œuvre de voluptueuse beauté.
Ah ! que la musique de mon mari est bien à son image ! Quand je l’écoute, il me semble pénétrer dans tous les replis de sa personnalité. Elle a ses caresses et ses violences, sa fougue capricieuse, sa sensualité tour à tour nonchalante, spirituelle, perverse ardemment, et cruelle aussi.
Sa musique ? C’est bien celle d’un être obéissant à toutes les impulsions qui bondissent en lui. Et c’est en même temps la musique d’un maître qui, ayant reçu le « don », connaît, de plus, tous les secrets de son art.
Si, en lui, je juge l’homme à sa mesure, je reconnais que l’artiste mérite une des premières places parmi les créateurs de notre époque.