Qu’y a-t-il donc dans cette musique, pour qu’elle accomplisse, tant que ses harmonies m’enveloppent, le miracle de me faire oublier tout ce qui nous a séparés et transformés, l’un pour l’autre, en deux étrangers ?… En ces moments-là, seul, l’artiste existe pour moi ; l’artiste que je comprends si bien, que souvent encore, il me dit — c’est un refrain :
— Personne ne chante ma musique comme vous, Geneviève.
Autrefois, au temps des vieilles lunes, il disait : « … Comme toi, Viva. »
Est-il possible que ce temps ait existé ? Ah ! que c’est loin en arrière dans le passé, la folie de nos premiers mois d’amour… — dix ans de cela… Et puis, peu à peu, les révélations du hasard, de l’intuition ; le désenchantement ; les scènes mauvaises, épuisantes, dont le seul souvenir m’épouvante.
Et dans ce chaos sombre, l’éclair des réconciliations ; exquises, les premières…
Puis les autres !… les mélancoliques, les décevantes, les misérables, qui me jettent encore au visage une brûlure de honte…
Enfin le lien dénoué, brisé définitivement. Quelle délivrance !… Trois ans bientôt.
Mais pourquoi donc, ce matin, est-ce que j’évoque mon lamentable passé ?
Parce qu’hier, pendant que j’écoutais, immobile dans l’ombre de la loge — une baignoire où Robert et moi étions seuls à ce moment — le sortilège des sons évoquait des fantômes qui erraient dans mon âme… Pauvres ombres, douloureuses et frémissantes, que le Moi maintenant détaché de tout — oh ! combien ! — regardait passer avec un calme mortel. Et de la pitié aussi…
C’était encore ce même Moi, désabusé autant que le vieux roi de l’Écriture, qui observait l’homme assis à mes côtés, dont tout l’être vivait son œuvre.