Lui aussi demeurait immobile. Mais que son masque, où les dents mordaient sans cesse la lèvre, était révélateur ! — pour moi, du moins. La lueur de la rampe, toute proche, heurtait la ligne du profil, accusait les meurtrissures du visage, creusées par tant de causes, allumait des éclairs d’or roux dans la barbe un peu longue, trahissant, sous la pleine lumière, l’altération des traits contractés par l’ivresse de la bataille engagée !
Avec une interrogation brève, il se penchait par instant vers moi :
— Ça va, ce me semble, Viva. Ne trouvez-vous pas ?
D’ailleurs, il n’attendait pas de réponse. Il sentait que « ça allait »… aussi bien que moi qui, par un bizarre dédoublement de personnalité, n’étais plus qu’une passionnée de musique, absorbée toute par la révélation publique d’une œuvre d’art.
Sa fièvre m’avait atteinte, me rendant vibrante à tous les sons, à toutes les nuances, à tous les remous d’impressions dans la salle capricieuse des premières dont il avait souverainement conquis l’attention.
Vraiment, cette représentation m’intéressait comme une partie à gagner, une partie artistique qui valait son prix.
Mais l’instant est arrivé où elle est entrée en scène, elle, la Danaïde, elle qui est, à la lettre, la maîtresse de mon mari. Et il est redescendu des hauteurs sereines de l’Art. J’ai vu l’éclair qui le brûlait et réduisait en poussière la conscience de ma présence près de lui, de la foule du public qui emplissait la salle, des confrères jaloux, des critiques aux aguets. Même son œuvre, il l’a oubliée, à cette minute…
Il la regardait, elle ; et au fond de ses prunelles, je sais quelle lueur flambait, pour l’avoir fait jaillir autrefois…
Puis, avec l’inconscience à laquelle je suis bien accoutumée, il s’est à demi incliné et m’a murmuré :
— Elle est admirablement belle, n’est-ce pas ?