— Un jour, j’ai vu venir dans mon cabinet une jeune femme superbement fraîche, très gaie, éblouissante de vitalité, nullement inquiète de sa santé. Elle venait me consulter pour un bobo au sein. J’examine ; et, sans hésitation possible, je constate qu’elle était mortellement atteinte… du mal que nous n’arrivons pas encore à guérir ! Je ne pouvais que conseiller une opération immédiate, tout en la jugeant inutile… Mais c’était la dernière chance à tenter ! Deux mois plus tard, ma jolie cliente n’était plus…
Pourquoi ai-je écouté cette histoire — un vol noir de chauve-souris… — qui m’a été aussi triste à entendre que si j’avais connu la victime, cette jeune femme « superbement fraîche », qui ignorait qu’elle était une condamnée… Mon visage a-t-il trahi quelque chose du sentiment qui m’a traversé le cœur ? La voix de Jacques de Meillane m’appelle, et son timbre ferme dissipe instantanément le mauvais charme. Cette voix est si vibrante de vie !
De la façon gamine qu’il a par instants, il me dit :
— Pourquoi écoutez-vous, madame les propos lamentables de ce vieux monsieur ?… Naturellement, nous sommes des poupées fragiles… Mais pas autant que les docteurs le prétendent. J’en sais quelque chose, moi qui, il y a cinq mois, au Japon, étais un pauvre diable condamné par la fièvre typhoïde. Eh bien, en dépit des doctes prévisions, j’ai le plaisir d’être près de vous ce soir, madame ; d’avoir un congé de six mois et la perspective, qui me plaît fort, de m’en aller passer l’hiver au Canada, où j’achèverai d’oublier le vilain rêve du Japon.
Là-dessus, nous voilà bavardant voyages. Jacques de Meillane est, autant que moi, un curieux de pays, de physionomies, de mentalités étrangères.
Et le dîner passe très vite ainsi. Vaguement, j’ai conscience que mon voisin de gauche a l’air un peu « crin »… Sans doute, parce qu’il me trouve trop absorbée par mon voisin de droite. Tant pis ! Ce m’est si rare que de trouver une personnalité neuve !
Marinette se lève. Meillane m’offre son bras. Dans le salon, les fenêtres sont larges ouvertes ; et la grande pièce lumineuse sent bon les fleurs. Au passage, je m’aperçois dans une glace et constate que l’animation de la causerie m’a été bienfaisante. Si j’en doutais, je serais renseignée par Robert, volontiers galant ; il se rapproche et me murmure un de ces compliments qui, jeune femme amoureuse, m’eussent fait tressaillir toute… Mais, aujourd’hui, que m’importe son impression ?
J’aide Marinette à offrir le café. Elle me laisse d’ailleurs bien vite évoluer toute seule parmi ses hôtes ; elle a hâte de se rapprocher de l’unique personne qui, ce soir, compte pour elle dans son salon. Câline, elle vient se pencher vers moi avec un baiser, et prie :
— Viva, sois délicieuse, occupe-toi de mes invités pour que je la voie un peu, elle !…
Et parce que je suis habituée à la gâter, je fais ce qu’elle désire, si odieux que me soit ce personnage de femme du monde qui fait « des frais »… Seulement je sombre dans l’ennui. Quand les hommes reviennent du fumoir, tandis que s’établit l’inévitable bridge, je m’apprête à filer comme l’a déjà fait Robert, qui s’est éclipsé à l’anglaise. Réfugiée dans l’ombre d’une fenêtre, où je respire la douce nuit d’avril, j’entends une voix qui me demande :