Après tout, il ne doit guère être beaucoup plus d’une heure. Depuis un moment, je suis rentrée de l’Opéra. J’ai, avec délices, enfilé mon kimono, donné toute liberté à mes cheveux, dont le tiède frôlement caresse ma nuque, mes épaules… Et, près de ma fenêtre, ouverte sur la nuit veloutée, la tête encore trop bruissante de sons pour goûter le sommeil, je viens retrouver les feuillets blancs qui m’attendent. J’ai besoin de me reprendre après l’éparpillement de la journée dont le flot a coulé, avec des reflets changeants.
Une matinée lumineuse, flambante de soleil qui, pour un moment, me transforme en une joyeuse créature, grisée par la senteur printanière que je respire dans l’air chaud.
Alors, je me mets à faire de la musique… jusqu’à l’épuisement ! Car ma voix est si docile, ce matin, que je ne prends pas garde à tout ce que je lui demande, au travail sans merci que je lui impose pour traduire absolument le chant qui vibre en moi.
Ce sont mes nerfs trop tendus qui, les premiers, demandent grâce. Je m’aperçois alors que je suis toute meurtrie par l’exquise fatigue.
Vite ma chaise longue, où je m’étends, les yeux mi-clos. Sous le store abaissé qui bat comme une aile, la chambre est baignée de clarté blonde. Une branche de lis y distille une odeur de jardin ivre de soleil. Un souffle fait, par moments, palpiter les palmes frêles de mon petit asparagus, droit hors de la gaine du vase bleu sombre veiné de pourpre et d’or.
A la façon d’une chatte paresseuse, je me pelotonne dans mes coussins. Ce après quoi, sur ma table, j’attrape un livre. Non pas, — la matinée est trop éblouissante, — l’étude sur Pascal, dont la pauvre âme tourmentée ne doit être approchée qu’aux heures recueillies ; mais un volume de vers follement vivants, où l’auteur, un jeune à coup sûr, a condensé des impressions subtiles et intenses, dans une langue qui les revêt à miracle.
Et je m’abîme dans une de ces lectures capricieuses qui me sont chères, coupées de songeries, de réflexions griffonnées au passage parce que je n’ai personne à qui les confier, même de silencieuses discussions avec l’auteur quand nos pensées ou nos goûts se contredisent.
Un coup à ma porte, et je redescends dans la prosaïque réalité ; le déjeuner m’est annoncé. Robert m’attend… C’est la fin du bon moment d’oubli.
Le soleil s’est voilé sous des nuées d’orage. Est-ce sa disparition ? Est-ce la présence de Robert ?… Quand je m’assois à table, mon allégresse, sans cause, n’existe plus… Devant lui, toujours je me souviens…
Si j’étais seule, le déjeuner serait expédié en un quart d’heure. Mais mon époux est pourvu d’un robuste appétit. Alors, tandis qu’il dévore de toutes ses belles dents, nous échangeons nos propos quelconques d’étrangers à table d’hôte, et nous nous animons, seulement, quand la conversation oblique sur l’opéra de Strauss que nous allons entendre le soir même.