Le charme opère une fois de plus ; et, après le déjeuner, nous passons une grande heure à regarder ensemble la partition que j’ai feuilletée toute la matinée. En ces moments-là, je ne vois, en Robert, que l’artiste, à tel point que je chante devant lui ainsi que devant moi seule. Encore une fois, j’en prends conscience quand nous avons fini ; constatant avec je ne sais quel instinctif et absurde orgueil de revanche, que ma voix vient de souverainement dominer l’homme dont je me soucie, cependant, comme d’un jouet cassé !…
Quand il m’écoutait, la belle Danaïde n’existait plus… plus du tout pour lui.
Je le laisse, voulant m’habiller pour sortir. Mais à peine je suis prête, c’est Sylvaire qui vient m’apporter des billets pour son concert. Un moment, — aveu humiliant ! — nous potinons autant que deux commères sur le brillant personnel des théâtres en général, et sur la Danaïde en particulier.
J’écoute de menues histoires, dans lesquelles, bien entendu, le nom de Robert n’est pas prononcé. Mais entre les branches, je vois si bien !… Et je m’explique mieux alors certaines sautes d’humeur de mon époux, ces jours-ci. Un propos de son valet de chambre, entendu par hasard au passage, m’avait d’ailleurs avertie déjà qu’en ce moment toutes les nuits ne le ramènent pas au logis. C’est, décidément, la crise de grande passion !
J’allais enfin pouvoir sortir. Un coup de timbre encore. Et Marinette apparaît, sa petite figure câline, toute blonde sous le large chapeau enguirlandé de bleuets.
Avec son baiser d’arrivée, elle me jette tout de suite, car je ne l’ai pas revue seule depuis son dîner :
— N’est-ce pas qu’elle est exquise ?
Elle, je n’ai pas besoin de demander qui. Les yeux radieux prononcent le nom.
— Toi, elle t’a trouvée délicieuse et m’a demandé quand tu recevais.
Oh ! cela non, par exemple… Mais avec « ma petite », j’y mets des formes. Depuis tant d’années, je suis habituée à la gâter.