Paisible, j’ai répondu, sans qu’il soupçonne même de quel dédain est faite ma condescendance :

— C’est cela, allez… Mais, si possible, ne vous attardez pas trop, car les visiteurs vont pleuvoir pour vous féliciter… Et je sens la menace d’une crise de sauvagerie qui me rendra incapable de les recevoir comme ils le méritent !

— Mais non… mais non… Vous n’aurez aucune crise de cette espèce !… Allons, Viva, faites-moi la charité de supporter, un instant, même les intrus… Je reviens.

Sans attendre ma réponse, il était déjà sur le seuil de la loge, impatient de s’enfuir avant l’apparition des visiteurs qui pouvaient le retenir. Lui, le maître, que toute cette foule venait d’acclamer, il avait une impatience de collégien lancé vers un rendez-vous. J’ai senti ma bouche devenir moqueuse. Mais il ne s’en est pas aperçu. Jamais il n’a rien compris de moi… que mes baisers !

Et je me suis détournée pour regarder la salle, transformée en un gigantesque salon, où bourdonnait la rumeur des conversations, scandée par le claquement sec des portes. Les hommes lorgnaient, appuyés aux fauteuils de l’orchestre. Et le coup d’œil en valait la peine ? Robert avait une brillante première, de celles où toutes les femmes mondaines, demi-mondaines, artistes, sont venues, soucieuses de leur réputation de beauté ou d’élégance. Partout des figures connues, dont, invisible dans l’obscurité de ma loge, je me suis amusée à surprendre les expressions. Ah ! que ces lustres éclairaient donc d’intrigues, de jalousies, de curiosités, de malveillance, de potinages…

Au balcon, j’ai aperçu ma savoureuse petite belle-sœur, Marie-Anne Abriès, dite Marinette, vêtue avec son habituel raffinement ultra-chic ; toute blonde, toute fine, des épaules rondes et une chair de bébé, ouvrant bien larges des yeux candides, qui voisinent drôlement avec un petit nez fripon et une bouche gamine et caressante. Un Greuze mâtiné de Fragonard.

Près d’elle, père plastronnait ; et son mari, l’excellent Paul, souriait, bénévole, confiant en elle comme en lui-même. A son ordinaire, il devait être fier — où la fierté va-t-elle gîter ? — de voir sa jeune épouse frôlée par le désir de tous les hommes qui l’approchent. Peut-être, tout de même, ne serait-il pas aussi charmé s’il avait entendu ce propos que j’ai surpris un soir, au passage : « Quand on voit Mme Abriès, on a tout de suite l’envie de coucher avec elle ! »

Marinette, elle, n’ignore pas du tout cet effet qu’elle produit et s’en amuse beaucoup ; secrètement dotée de ce pouvoir qu’elle a de révolutionner l’élément masculin, elle joue de sa séduction comme d’un éventail, avec une audace naïve d’ingénue, doublée d’une savante coquetterie de femme.

Au demeurant, une honnête petite créature, — jusqu’alors du moins !… Très bonne mère, sans s’absorber en rien dans ses deux poussins… Qui se laisse adorer par son mari et l’aime… bien. Ève avant le péché, regardant le fruit défendu avec des yeux gourmands et tentés, sans y oser mordre… Tout au plus, elle le grignoterait un peu. Car, de son éducation au couvent, il lui reste encore une terreur folle d’un certain enfer réservé aux jolies pécheresses. Et elle l’avoue avec la franchise primesautière qui est l’une de ses nombreuses séductions.

Hier soir, à côté de son grand diable de mari, habillée de blanc, elle avait seize ans, tandis qu’elle bavardait avec un inconnu que Paul semblait lui présenter.