Mais un choc léger a sonné contre ma porte. J’étais découverte. Et les visiteurs prévus ont commencé, discrètement, puis en flot impérieux, à envahir mon asile ; des intimes d’abord ; des critiques ; puis de vagues amis, voire même des inconnus venus à la remorque qui, tous, cherchaient le maître, toujours absent.

D’instinct, je remplissais mon personnage de femme du grand homme ; et accueillante autant qu’il convenait, je recevais félicitations, demandes, jugements sur l’œuvre, sur les interprètes et surtout la merveilleuse Danaïde qui a été célébrée avec un général enthousiasme.

Heureusement, j’ai pu garder l’orgueil de ne livrer rien au public du désastre de ma vie conjugale. Mais tandis que je joue mon rôle, un obscur mépris de moi-même gronde en ma conscience, parce que j’accepte ce rôle, tandis que, là-bas, l’homme qui, de nom, demeure mon mari, me trahit sans scrupule, d’intention, sinon de fait.

Marinette entre, m’embrasse câline, et me jette une de ces exclamations gentiment saugrenues qui lui sont familières :

— Viva, que l’émotion des premières te va bien ! Ce soir, chérie, tu ressembles plus que jamais à une nuit d’amour !

Je réponds par un ironique geste d’épaules. Pourtant, une seconde, une fibre s’est crispée en moi. Où cette petite a-t-elle été chercher son impertinente comparaison ?… Elle ignore cependant que son frère, au temps passé, se plaisait à m’appeler ainsi « Petite nuit d’amour… »

Machinalement, je glisse un coup d’œil vers la glace, curieuse de voir comment mon visage a pu provoquer pareille remarque… Il garde le reflet de l’ardente attention avec laquelle je viens d’écouter. Mais où Marinette y a-t-elle déniché de l’amour ; même, simplement, l’ombre de l’amour, comme dit l’autre… Absurdes, ces petites filles !

Tout de suite, autour de Marinette, s’est formée une cour que, de son mieux, elle s’applique à faire flamber, cependant que j’accueille son mari qui, lui aussi, demande :

— Le maître n’est pas là ?

— Non. Il faut pour l’instant vous contenter de moi seule.