Je le contemple, intriguée, sans un mot ; j’ai la terreur, pour les autres, autant que pour moi-même, des questions indiscrètes… Mais il continue :

— Deux mois maintenant que je vous ai vue pour la première fois !

— Vraiment ?… deux mois seulement ?… Alors comment peut-il y avoir des moments où il me semble que je vous connais depuis toujours ?

Son regard, si singulièrement pénétrant, se pose sur le mien.

— Est-ce un reproche ? Est-ce un regret ? Vous êtes si gourmande de nouveau !

— Oh ! pas en amitié ! Misérablement, je suis de l’espèce « lierre ». Quand je m’agrippe, un arrachement seul me détache !

Tout bas, je pense à mon cher petit papillon que j’ai vu fuir avec tant de tristesse… A l’époux-amant dont je me suis séparée, le cœur saignant de toutes les fibres déchirées… Et je me tais, une ombre sur le cœur, voilant de mes paupières abaissées mon regard qui pourrait le trahir.

Alors, j’entends Meillane demander d’un accent que je ne lui ai pas encore entendu, une douceur dans sa voix plutôt brève :

— Me feriez-vous, madame, l’honneur de vous agripper à l’ami dévoué que je voudrais être pour vous ?

L’ami ! Tous disent cela pour commencer… Je lève des prunelles sceptiques vers les yeux que je sais chercheurs des miens… Et subitement, j’ai honte de mon scepticisme. Celui-ci, à cette heure, du moins, ne pense rien d’autre que ce qu’il me dit. L’avenir peut le transformer, — le transformerait à peu près sûrement, s’il restait en France… Mais dans le présent, il est sincère en m’offrant d’être pour moi, ce que j’aurais juré un mythe, c’est-à-dire un ami, rien qu’un ami !